La passoire à ricochets
Par Ginette Fanfiole le mercredi 25 août 2010, 21:54 - Anges fantasques - Lien permanent

J’ai des choses à te dire. J’ai menti, je n’ai jamais su faire les ricochets. Je jette des cailloux dans l’eau, c'est tout. C’est juste que j’aime voir le miroir onduler, les reflets déformés et le monde élastique. Les pierres plombent au fond, doucement pour ne pas blesser les poissons. Mon silence est de fer, mon enfer est lancé. Moteur ! Les moqueurs peuvent rester, j’aime les merles et les cerises sont cuites. Les moqueurs peuvent rester et rire, ils ne riront jamais aussi fort que moi quand je vois le caillou s'enfoncer.
C’est qu’à chaque fois j’espère qu’il va se passer quelque chose, un miracle, oui, l’oracle en entier, pourquoi pas. Ouvre les poulets et regarde, la corneille a pris la première à gauche. Sinistre erreur, trop tôt, trop tard, en tout cas c’est mal tourné, au fond de l’impasse le mur invité s’est entêté. Les corneilles ne mettent pas de casque, c’est un tort, c’est ainsi que les corps meurent. Ça fait marrer les cormorans. Faut virer le réalisateur et embaucher un entraîneur, un vrai, avec une chaîne en or sur sa poitrine bronzée. Et des lunettes noires. Sans Rolex t'es pas grand chose, mais sans lunettes noires, ça se voit.
Tu vois je peux le faire aussi, sur un pied, Georges disait que n’engage à rien. Georges dit. Les mots ne meurent pas. Il faut faire gaffe à ce qu’on écrit, vois-tu, ça peut vous poursuivre toute une vie, et parfois après la mort, ça n’arrête pas. J’aime la mort, elle est belle, elle est tout ce que je suis pas, absolue, éternelle, incorruptible. Je crois qu’elle est plus vivante que moi, plus tangible. A tant vaguer, les eaux rompent, et leur surface disent tout, l’avenir, le passé, mes rêves, et même aussi la vérité. Les reflets n’ont les moyens de rien oublier, c’est à ça qu’on les reconnaît.
Il faut chercher les différences, et quand on a trouvé, il faut se jeter, c’est le miroir à traverser. Il n’y a jamais de clous pour traverser les miroirs, c’est un risque à courir. Je ne sais plus courir, c’est un manque à gagner. Qu’est-ce que tu veux gagner si tu ne prends pas le départ, hein ? Qu’est-ce que tu veux faire. Le départ, d’accord, la ligne, je fais comme Alice, je prends mon pied, et je tire un trait dans la poussière. Mais après ? Comment on sait où faut aller ? Comment on fait ? Demande à Colin, ou prends un maillet, les yeux bandés, dieu qu'il est tard.
T’es une boule et tu roules, le chat te court après, souris, vite, souris !!! Il va te lâcher. Le chat s’ennuie. C’est pour ça qu’il grimpe aux arbres. Si tu t’ennuies, tu peux grimper. Aux arbres. Aux murs. Aux tours prend garde et qui t'abattent. Toi, tu peux, moi je peux plus, je suis trop lourde alors je me cache. Je me tais, je roule, en silence, ça ensable le silence, je suis arrêtée. Ils m’ont arrêtée et j’ai pas mes papiers. Illicite, qu’il me disent, illicite. Ils me reconduisent à la frontière du réel. Faut que je fasse gaffe, après ils diront que je suis cinglée, ils me drogueront pour que j'oublie.
Je me rappelle ils m’ont droguée, rideau sur la réalité, et ils m’ont dit t’es guérie. J’ai pris mes gouttes et ils ont repeint mes lunettes. La couleur, je me rappelle pas, il me semble qu’il y en avait plusieurs. Tous ces mondes à ma portée, un rouge, un jaune, un bleu à l’âme, et l’indigo pour le départ. Le nouveau, à cloche-pied, un œil crevé. Tu peux pas te perdre, tout est fléché, qu’ils disaient. La première je l’ai prise dans l’œil qui me restait. La deuxième m’a ouvert le troisième. Œil. La troisième a percé une pomme, et Guillaume a dit ça y est.
Elle est tombée, je l’ai mangée, elle était verte et les pommes vertes ça y fait. J’ai couru, j’ai trouvé la clé mais les nains avaient éteint, j’ai dû plonger. Je sais pas nager, tu comprends, les yeux dans le bouillon, je les ai récupérés et j'ai bu le reste. J’ai tout vu monsieur le président, messieurs de la cour, j’ai tout regardé, j’ai rien dit. Le ver était dans le fruit, vous comprenez, la langue il me l’a bouffée, je peux même plus vous la tirer.
Bon, ben c’est l’heure. Je peux y aller ?