Le soleil se lève pour rien ce matin, le bleu dur sur les toits me torpille et me coule, comme ça, au lever, le ciel est vide et l'étau tôt serré, en silence. C'est un silence froid, c'est un silence sans profondeur, un silence qui raye, un silence qui broie. Allons, soyons gais, aujourd'hui je broie du bleu. Ou le bleu me broie.

Comment je l'ai déjà écrit ? Absolument pas, c'était noir cette fois-là, noir, rien à voir, vous voyez bien, rien à voir. Là c'est pire que noir, je vois, voyez-vous, c'est ça qui est terrible quand le soleil se lève, je vois. Pas vous ? Dites-moi, que voyez-vous ? Que voyez-vous ? C'est curieux, vous êtes là, à quatre pas de moi, et ce n'est pas du tout, pas du tout le même bleu. Le même bleu uni, tiré, immobile, coi.

Le même bleu, un autre monde. Un autre monde. Un monde lisse et qui sourit, votre monde lisse où on peut vivre. Si vivre lisse est encore vivre. Vos sourires blancs, vos pas assurés, vos chemins sûrs, si sûrs, vous êtes si sûrs de vos vies. Etranges vivants enfermés dans leurs cercles fermés, sans pas perdu, ni temps gâché.

Le temps qu'on gâche, le temps qu'on perd, le temps qui passe sans que rien y passe, et c'est comme si votre bleu étiré par dessus vous faisait oublier ça. Oublier, la belle affaire, oublier, puisque vivre est un leurre. Oublier. Jusqu'à ce que l'oubli vous rattrape et efface vos itinéraires, vos allées et non avenues, vos convenus et déconvenues. Le même temps vide, c'est le bleu voyez-vous, c'est la nuance de bleu qui nous sépare.

Le temps éperdu et le bleu immobile, le vent absent, comme la vie. Le bleu froid, en bloc, et je m'y fige. Ce que je vois ne me plaît pas, ce monde-là éclairé dur, sans nuance, les ombres brutales et les traits accusés. Moi aussi, et je me lève, fatiguée, pour entendre encore une fois la sentence du condamné. Tu ne voleras point. Le ciel et le bleu, interdits, et la terre où marcher, la terre où marcher, définie, infinie, la terre où marcher dérobée.

Et malgré l'éclairage, la porte dérobée, il faut la prendre. Tu ne voleras point. Prendre la porte. Dérober. Fuite interdite. Le piège ouvert et loin au-dessus, loin de moi, le ciel, et parfois, inaccessible, un oiseau de passage. Trouver la porte. Alice, prête moi ta clé, la vraie vie est de l'autre côté, de l'autre côté, c'est en clair obscur, c'est certain. L'autre côté de quoi ? Faire le tour à pas mesurés, trouver la nuit, Alice, tu connais les vers luisants ?

Le soleil se lève pour rien, le matin n'est pas calme, il est mort, et l'été, l'été, vois-tu, l'été s'en va à dos d'hirondelle sans laisser mieux que terres brûlées derrière lui. L'ignorance me pèse. L'ignorance et le jour inutile, mes yeux vides, la direction unique, le ciel. Le ciel me manque. Le jour se lève pour rien, je ne sais pas où aller.