Je voyais la ville, ses toits vous enserraient, vous enclosaient, le piège refermé en ruban de Möbius et la liberté illusoire, les vicieux dehors et qui ne vous regardaient plus. Je voyais la ville en rond, les engrenages tournaient, les engrenages, sous les toits, c'était vous.

Vos rondes infernales d'un silence à un autre, vos mots qui se perdent avec vos maux dédiés. Vos vies asservies, les tours de vis, ne pas prendre garde à son tour, ne plus veiller. S'affaler et dormir après les longs détours, les parcours, les retours, sans recours vous tournez en rond, et les meules vous brisent et les vents vous soufflent dans des couloirs sinistres aux néons obscurs et nauséabonds.

Je vois la ville et ses "toi" empiégés, assignés, acculés et reclus. Je vois la ville, j'entends, les cris enterrés sous le fracas des cent et mille pas des cent et mille passants, les voix des troupeaux muselés, perclus. Je cherche dans la ville une voix, un vivant. Je marche sur les trottoirs gris, mes pas dans les pas des muets, des bavards, des lents ou des vifs, je marche dans la ville et je croise, debout ou couchées, des âmes anesthésiées.

Je marche dans la ville et l'asphalte des trottoirs m'englue, le pas lourd et la voix obstruée. Et je ne vous vois plus. Je m'enfonce avec vous dans le silence des engloutis, ma voie s'est noyée, je ne vais plus. Je suis, je suis encore un peu, à peine, absorbée lentement, digérée et dissoute dans le pétrin, incorporée à la mixture épaisse des intégrés, désintégrée, amalgamée.

Je disparais, réduite dans le mortier, pilonnée, écrasée, assimilée malgré moi à la sauce épaisse des meurtris. Nos yeux éteints par le ciel gris, bas et uni, nos yeux sans lumière éblouis et brûlés par les néons aveugles. La résignation en bandoulière, la lassitude en lest sur nos épaules voûtées, nos pas aspirés dans le gluant marais des abusés désabusés.

Je ne vois plus les toits, les "toi" engloutis et les bouches remplies de vase épaisse. La vile nous a ingérés, indifférente à l'être, sans haine et sans méchanceté. La ville nous a absorbés. Il ne fallait pas se soumettre. Il ne fallait pas se révolter. Il fallait s'en aller et nous sommes restés, et nous ne sommes plus. Le pas en avant est parfois de côté.