Toutes les journées sont bizarres
Par Ginette Fanfiole le jeudi 5 août 2010, 22:15 - Dans le mur - Lien permanent

Vivre encore ? Quoi vivre encore, on a le choix ? On a le choix ? Je n'ai pas trouvé l'angle pour passer le miroir. Passer le miroir. Plus voir sa gueule en biais, plus rien voir. J'ai fermé les yeux aussi fort que j'ai pu, comme je faisais petite quand j'avais peur du noir. Et puis la gueule dans le mur, aussi. Ça me l'a juste foutue un peu plus de travers, ma sale caboche. Gueule de bois pas rabotée, et les échardes avalées.
Et toi tais-toi. Je t'en prie tais-toi, et puisqu'on ne te comprend pas, écoute. Ecoute le silence, un peu, qui se recroqueville de l'autre côté, et qui se froisse en boule dans un craquement de papier. Ecoute le silence me craquer. Tu ne sais rien du vide qui m'aspire, et m'abîme et me fracasse, tu n'entends rien, rien. Et parce que tu n'entends pas tu crois que rien n'est dit. C'est une longue nuit, c'est noir l'absence majuscule, noir mélasse, collant, étouffant. C'est poisseux comme l'insomnie.
Je ne sais plus qui manque, c'est peut-être moi qui n'y suis pas. Les journées s'étirent, grises, d'aubes mal lavées en couchers résignés. Les journées s'étirent et me distendent, loque disloquée, vieil élastique durci et qui ne se décide pas à craquer. Ça claque dans le sommeil, lourd et court, aussi, ça se détend le temps d'un somme, le plomb dans la cervelle et l'oubli. Ça sursaute avant le jour, et ça se fait pierre, plus bouger, se faire croire qu'on dort toujours, comme on s'accorde en sursis une remise de peine.
Le café noir aux premières lueurs. La sirène est restée au placard, tiens. Faudra que j'essaie d'y voir la mer dans l'amer du café noir, empaumer au petit matin un bol grand comme l'enfance et y noyer ses araignées. J'ai au plafond des araignées qui me piquent et m'enveniment. Vieil animal de compagnie, vieux comme l'immonde. Le dos au mur et les pieds bien ancrés, et les bras tendus loin, de toutes mes forces repousser le mur d'en face. Pas m'y jeter.
La bête folle qui me tord me jette au sol et m'agenouille, le front sur les poings serrés à craquer, le souffle perdu, et les larmes en passant m'arquent et me forcent, et gémissent une peine d'outre monde, que je ne comprends pas. Elles me cambrent, rétive, aux abois, et me brisent, en secousses successives. Enfin me laissent rouler de côté, les genoux entre les bras. Et puis je m'allonge, sur le ventre, comme si je pouvais entrer dans le sol, les mains sur la nuque et le corps rigide, après l'arc, la flèche, rompue. Reprendre souffle. Respirer.