La crampe de l'écrit vain
Par Ginette Fanfiole le mardi 29 juin 2010, 22:01 - Instants en instance - Lien permanent

C’est dur l’écriture. Ça vous prend tout entier, ça vous met hors du temps, un temps, ça vous met hors jeu, ça vous pose. Ça vous pause. Ça vous colle là, avec ces mots à l’intérieur qui secouent et refusent de venir en ordre, bien rangés, à la parade, comme dans les textes des autres, leurs livres, leurs pages. Les vôtres vous le font à l’étouffée. J’ai tout fait, et des pieds et des mains, pour les extirper. C’est exigeant, l’écriture, c’est toujours mieux ailleurs, c’est toujours en dehors que ça se tient.
Et on est là comme un con, arrimé à sa pauvre branche de réalité misérable, et on a la lune à l’intérieur, déjà décrochée, sur un plateau, prête à offrir. Et elle ne veut pas sortir. On a beau pousser, l’expulsion, l’expulsion n’exulte pas. On est là comme un con, tout rouge, je crois bien que parfois je pousse pour de vrai, et ça ne vient pas.
Il faut tenir le fil, s’y accrocher, s’élever à la force des bras. L’écriture n’est pas chute, chut, silence, on tourne, pas rond, en rond. Il faut grimper, et souffler, et souffrir. Ça fait mal quand ça passe. Ça fait mal quand c’est passé, des fois, alors on se fait un café, pour se réchauffer. On se fait un café, on sirote et on ressasse. On est noir dans la nasse, le petit noir brûle le gosier, le nid des mots, on s’arrête et on perd. Le fil. Les mots. On décroche, on dévisse et on tombe, tout le chemin est à refaire.
Suffit pas de trouver le fil, de tirer. La pelote, à tout coup, la pelote ça fait des nœuds. Plus tu tires moins elle vient l’histoire. L’écriture, c’est de la patience, un long temps d’apprivoisement, du temps. Il faut se poser là, se laisser s’enfoncer. Il faut trouver le juste poids, pénétrer le temps, s’enfouir sans disparaître, s’enfouir sans y penser, sans suffoquer. C’est la peur qui fait suffoquer, il faut se laisser aller.
Quand la machine à écrire est lancée, quand on l’a bien remontée, quand le temps est venu, qu’on l’a pris, qu’on a passé, quand les couleurs se sont placées, quand les envies du monde entier on finit de vous frustrer, vous collent des fourmis dans les doigts, ça y est, ça se peut. Quand il n’y a plus rien à faire d’autre que crier. Quand il n’y a rien à faire de mieux, même pas se taire. Quand se terrer devient la seule issue, l’ouverture à la liberté. Quand le sol se dérobe sous les pieds et qu’on découvre le monde d’en dessous, l’intérieur, l’extérieur vu de l’intérieur, et les rieurs se joignent, enfin, et le rire monte, cristallin. C’est la vie qui commence. Silence, on peint.
Sans mentir. C’est la vie qu’on commente et qui commence à germer, et on devient graine. Dans le froid et l’obscurité, dans le sec et l’éternité, on s’enfonce, et on lance les premières racines. Et la première pousse, timide, vrille vers la lumière, et le monde revient quand on croyait y avoir renoncé. On se met à grandir après s’être ratatiné. Les surhommes ont plusieurs vies, ce n’est pas pour rien que le chat est le meilleur ami du gratte-papier.
Le chat tapi à mes pieds et qui ronfle la chaleur de la journée. Le chat à côté. Je ne sais rien écrire sans "le chat" à côté. Pas n’importe lequel. Le seul. Le mien. Tous les chats ne sont pas muses à gribouilleurs attardés, attardés parce que tout de même, il était temps d’y penser. Quelque part ailleurs, pas trop loin, pas si près. Quelque part je vais vous raconter une histoire.
Au début de l’histoire, il y a un bouquet. Vous trouverez.