La fatigue me fait pierre, inerte au bord du chemin, lourde, et la terre me mange. Je suis une pierre muette, et au centre mon cœur bat, et je vois. La parole m’a quittée, le verbe desséché, le froid casse le fil de l’araignée. Rien ne me lit ni ne me relie, je suis pierre dans le désert glacé.

Le chat aussi a froid, lourd contre moi, toutes griffes rentrées, la morsure différée, le chat qui a peur quand je n’y suis pas. En alerte toujours, et prêt à bondir en ses recoins préférés. Le chat dans mes bras et ses yeux fermés quand je lisse le poil de ses joues, quand du pouce je dessine le triangle de son crâne du nez à ses deux oreilles.

Il y a le chat, c’est déjà ça, mais le désert ne se respire pas, j’étouffe en aspirant les frissons glacés des nuits minérales. Rêve d’eaux agitées, piégée dans la banquise espérer la débâcle. Cristal de sel, les larmes taillées en diamants, la beauté m’échappe et flasque en fondant. Ce qui reste de moi ne se tient qu’aux gelées, fleurs de givre évanescentes et qui fondent sous langues de bois.

Droit devant je partirai, plein ouest, le chat avec moi. Le préféré. Droit devant dans le petit matin, et d’autres à la recherche de leur souffle. Dérouler le paysage assez longtemps pour délaisser le pays sage, arriver aux pays sauvages où on n’obéit pas, où on ne désobéit pas non plus, parce que désobéir, c’est obéir à l’envers, parce que désobéir c’est encore suivre.

Je suivrai le flot des évadés provisoires, j’irai vers ma liberté, vers ma solitude, j’irai porter mon pas aux remous des vagues endiablées, au bout des terres, au bout du monde, et mon œil se fera objectif pour subjectiver les marées qui m’invectivent. J’irai marcher entre terre et mer, le vent dans l’oreille et les lamentations des goélands, le long des sentiers désarpentés, et j’entendrai sans voir les cris des enfants dans l’eau salée.

Je serai une pierre qui marche, qui voit et qui entend. Vous ne me verrez pas. Il y a tellement longtemps que vous ne me voyez plus.