Fin damnée
Par Ginette Fanfiole le dimanche 30 mai 2010, 16:30 - Instants en instance - Lien permanent

Trois jours pleins. Trois jours pleins, c’est le temps qu’il lui faut pour se poser, se retrouver. Trois jours pleins pour redevenir. La France qui se lève tôt ne se pense pas, question de temps. Il faut trop de temps pour refaire le chemin, ce temps qu’on lui prend, pour rien, le temps du travail effréné. La sclérose est rapide, quelques pas dans le temps heurté des pas pressés, elle est une autre.
Une autre qui hurle à mort son âme vrillée, qui implore le silence et l’immobilité, une autre qui avance, mécanique, d’un instant au suivant, à sauts improbables de puce métallique. Les mots sonnent comme ferraille à son oreille fatiguée. Elle devient machine, les muscles raidis, cisaillés, chair et sang, ses nerfs à vif, à fleur, irradient leur électricité, ça court, ça crisse sous sa peau, ça tressaille et elle crie. Elle crie par dedans, les lèvres rongées au sang, elle crie sans comprendre, sans conscience, toute lucidité bouffée par ses nuits écourtées, son temps précipité, vite, faire, aller, encore, propulser la matière et les esprits, toujours plus loin, toujours plus haut, faire la lumière et sombrer dans la nuit.
Elle devient viande durcie, mécanique sans ressort, métal grippé, elle est lourde, elle est plomb et il faut marcher, dire, prendre des mains, aider, tirer, pousser, porter. Remonter les lucioles pour l’envol, aspirer, souffler, recommencer, réchauffer les faibles, éclairer les fous. Elle se pousse, elle se force, elle avance dans sa journée, à l’économie, marche lente et lourde, dans le bruissement agité des petites voix désordonnées. Freiner. Elle voudrait bien, freiner, et que les aigles de Freinet parfois se laissent aller à planer, un peu, elle n’a plus l’âge de ces vols en piqué.
Quand elle arrive au bout, quand elle arrive au soir comme on arrive au bout de soi, les petites bulles envolées dans leurs foyers, leurs plans d’envols rangés, classés, préparés, quand elle rentre elle est fermée à tout. Sa tour de contrôle muette, elle ne sait plus rien d’elle, elle ne veut plus rien du monde autour, elle est vidée, pompée, lessivée, elle se traîne au sommeil et tombe dans la nuit sans savoir ni quand, ni comment. Le petit jour la trouve affalée où elle s’est posée, le désordre autour d’elle, le réveil lui déchire les tempes.
Le temps s'empresse et la compresse, en étau sur son front, en enclume à son pas. Le temps la tord et la détresse, elle se pousse au prochain matin las, le sel à la bouche et des épines dans la voix.