Puisqu'enfin elle est là, envahissante, puisqu'enfin elle s'impose à la couleur de mes idées soir et matin, sans trêve et sans relâche, patiente, entêtée, obstinée, fidèle, puisqu'elle s'obstine à jouer les belles inaccessibles, puisqu'elle se fait rassurante, puisqu'elle se fait maternelle et consolante, poser là l'idée de la mort, que je flatte sans pouvoir opérer, poser là et y regarder de plus près.

Tout est prêt, le scénario, comme ils disent, les scénarii, devrais-je dire. La mort a plusieurs cordes à son arc, la détente en revolver au regard des dégoûts amassés. Dégoûts de soie, et la douceur des soi trahis, le froissement des tissus blessés. Plusieurs issues possibles et de la nuance dans le passage au non à venir. L'acte sans tabellion pour rien noter, ni témoin au duel du je à moi, ego désuet et démesuré. La musique étouffée, le tavernier complice et l'ivresse en détonateur. Partir le sourire aux lèvres, une dernière farce pour mettre fin à la farce.

Idée fixe et sans réalité, la mort en face, juste une rue à traverser. La traversée impossible, qu'est-ce que ça cache ? La médiocrité. La médiocrité je la connais, c'est la part qui veut vivre, n'est-ce pas ? C'est la part qui s'obstine. Je parle pour moi, ne te méprends pas, je ne parle que pour moi. Pour passer le pas il faudrait être en vie, l'acuité dans la lame pour trancher, le regard ne suffit pas, ni les velléités. Il faut vouloir pour passer.

Il faut vouloir et je ne veux rien, je subis mon adestin, j'ai refusé tous les choix et la route s'est resserrée, et mes sols se sont desséchés, mes si se sont tus, les flûtes sans jeu et le pas sans musique et sans rythme, chanter, c'est pas facile. Le pas heurté, les trébucheries, les embûches et les bûches, et rien jamais pour tenter de s'en protéger. L'immobilité en provocation, et le vas-y donc dans le regard, tape dedans, pour ce que je m'en fous. Tue-moi puisque je n'y arrive pas.

Le monde n'entre pas dans mon je étanche, je suis le poisson dans le bocal, le temps gâché comme plâtre à défaut d'être battu. Ce qui me scie, ce qui m'éraille, ce qui me lacère, ce qui me blesse le plus, c'est moi, cette rage de vivre quand même, pour rien, rejetée, déjetée. Cette vie impossible et qui s'obstine c'est la mienne, et le fond de ma douleur se nourrit de lui-même et s'empêche de passer à la suite. Je ne sais pas mourir parce que je ne sais pas vivre, je pousse mon foie sur la pente savonneuse et les vautours me suivent. Ils m'aiment à coups de bec et les larmes barbouillent mes yeux, et donnent à mon visage un air enfantin de gamine tombée de vélo.

Mon vélo rouge, ce rouge qui me poursuit, ma trottinette, mon enfance, mes quatre volontés restées en arrière, brisées dans le poing d'une éducation bienveillante et cinglée. L'héritage, des clous au creux de ma main crispée, au creux de mes deux mains. Cache. Tais. Mon regard sur le monde, figé, la peur et la douleur, mon regard attentif, serein, ouvert, mes yeux grands ouverts sur ma bouche qui se tait, et le monde sourd qui ne veut rien voir, ou ne peut. Les morts ont tous la même peau. L'illusion de la vie n'est pas la vie.

L'étendue des dégâts parfois est apaisante, il n'y a rien de plus à faire qu'un constat. Je suis le poisson dans le bocal et son œil rond sur le monde sec, sec, sec, son œil fixe sur les lignes courbées alentour, au contour exact de son enfermement, sa promenade circulaire, l'espace offert et interdit, et la bouche, la bouche ouverte et refermée, le mutisme bavard, révolté comme il se résigne, résigné comme il se révolte, le rêve d'un monde où vivre serait davantage qu'être en vie. Le rêve d'eaux vives, de courants, de tempêtes et d'orages, le rêve éveillé et le saut de la carpe, qui se tord hors d'eau.

C'est l'histoire d'un poisson qui voulait voir la mer.