Ne m'appelle pas, je meurs, il faut, c'est l'heure. Si la vie était bien faite, il suffirait de le dire et de s'en défaire comme on quitte une pelure. Et puis on s'en irait, on fermerait les yeux et l'oubli s'installerait, tranquillement, dans nos moires et mémoires, l'ânesse se griserait de son propre lait.

On disparaîtrait. On effacerait le monde comme j'efface mon tableau noir d'un coup d'éponge. Le monde est noir, noir, et ses histoires s'écrivent au rouge sang de nos larmes quand les lames tranchent au vif les âmes impuissantes.

Si on pouvait. Si on pouvait, on pourrait aussi bien être que ne pas être, alors plutôt que disparaître on choisirait peut-être de paraître. Les faux-semblants gagnent du terrain, tu vois, je ne suis pas ce que je parais, je ne suis pas, je ne parais plus, je dépare. Faux départ, je ne bouge pas de là, je ne sais pas.

Je ne sais ni être, ni n'être pas, je ne sais que rester là, ne t'arrête pas. Passe, puisque tu peux encore, passe ton chemin, ignore mon impasse, c'est sans issue, d'ici on ne sort pas. Par derrière, c'est muré, c'est pareil, séparé. Les aveugles ne savent pas qu'on les a enfermés. Les montagnes s'affaissent sur elles-mêmes et les conduisent aux voies de garage.

Les voies obligées des non-voyants. Je ne suis pas sourde, tu sais, d'ailleurs je ne suis rien, ni personne. Je suis tout entière dans ce que je ne suis pas, il n'y a que les petits enfants qui me suivent. Je ne sais pas comment ils s'évadent, mais leur chemin s'écrit sous mes pas.

C'est un mystère. On m'a dérobé le monde que j'ouvre. J'ai la clé de leurs portes, tu vois, j'ai les clés mais je ne passe pas. Trop grande, trop lourde, trop gourde. J'ai perdu le pas, je ne sais plus voler, les aigles ne prennent pas l'escalier, mais qui sait ce qui les abat ? Les vautours leur bouffent les ailes et puis voilà.

Et ils regardent mourir le ciel, et l'agonie de leurs soleils n'en finit pas.