C’est juste une question de temps. La pendule annonce encore une journée pluvieuse, mais il faut bien se lever. Dix-neuf heures trente, elle sera en retard. Elle est toujours en retard, ou en avance, tout dépend. Tout dépend qui attend. On est toujours en retard pour ceux qui nous attendent.

C’est mensonge, elle est dans les temps, depuis toujours, personne ne l’attend, elle est dans les temps, forcément. Elle songe à s’y jeter, mais c’est nauséabond, les eaux stagnantes des étangs qui ne courent plus. Elle ne sait plus, depuis quand son temps s’est arrêté, les aiguilles de sa pendule tournent dans le vide.

Le cercle est ouvert, sans repère. Ni ombre ni lumière, rien ne laisse deviner si c’est jour ou nuit, ni si la direction est bonne. La direction. Elle secoue la tête, la direction, vraiment ? La direction peut aller se rhabiller, elle ne suit rien, elle ne suit personne, sa boussole n’a pas d’aiguille.

Ni fuseau, ni quenouille, rien à quoi se piquer, rien pour s’endormir, la ruche bourdonne et le bruit la vrille. Les abeilles vont, viennent, dans les temps, toujours, tant et tant de taons sont passés par là sans rien piquer au temps.

Elle. Elle, elle est piquée, à mort, les taons sont durs et elle ne sait pas nager. L’étang se ferme, les eaux se retirent, elle plonge dans une boue épaisse qui l’alourdit, lente, lente, lente et hors-temps comme on est hors-jeu. Elle a raté.

Elle a tout raté, suivi son destin, on a tous un destin imposé. Tout le monde, les abeilles et les mouches vertes, tout ce qui passe dans le tamis, rien n’est choisi, rien. Elle observe les ouvrières, sans ciller, sans sourciller. Son destin de bûche, et l’anomalie. Le cœur qui bat, échardé, au lieu de brûler, échaudé.

Les embûches invisibles et qu’elle ne comprend pas. Les embûches sous ses pas, et même sans pas, même à l’arrêt, comme quand elle tombait de ses skis. Terrain glissant, les équilibres rétablis la gueule dans le froid, les yeux ouverts dans la neige et brûlés. Les yeux brûlés pour un cœur qui ne bat pas.

L’étrange. Le tremblement de son corps, inattendu, les alarmes mouillées au sel de ses yeux, l’eau sous ses paupières, surgies de si loin qu’elle ne se rappelle plus qui elle pouvait bien être quand elle ne pleurait pas, elle qui saule à qui mieux mieux, maintenant. Détenues et lâchées, les mains, et les lendemains détachés, la chute. Les ouvrières zélées lui ont coupé les ailes.