En souvenir des lilas
Par Ginette Fanfiole le mardi 13 avril 2010, 09:42 - Idées noires - Lien permanent

Las, les lilas ne fleurissent plus, le monde a avancé, plus vite qu'elle, le monde s'est emballé et lui pèse, elle est née au printemps. Le monde est en hiver à l'automne de sa vie, les branches cassent à la saison froide, monde battu par les vents des progrès glacés, monde figé.
Les villes s'engrisent, comme les mines, les visages se ferment et les sourires se figent. Les moissons sont faites depuis longtemps, les grains engrangés sont mangés, l'avenir ricane en pénurie, à la peine, et on finit les restes dans une dernière orgie.
Les villes s'enferment sur les dernières gabegies, mais les tramways roses ne feront pas revenir la vie sur les visages gris. Les peurs sont dépassées, les jours au jour le jour passent, et on s'engraisse encore un peu, les derniers jours sont condamnés.
Les premiers tombés sur les trottoirs, interdits de cité, les premiers tombés. Mais les rangs se gonflent et la guerre est déclarée. Les suivants sont lâchés, aussi, tout tremble, tout craque, et toutes les vies sur les trottoirs, debout, couchées, toutes les vies, entières, et le noir.
Les villes sont obscurcies, le noir obstrue, le noir englue, l'avenir en sourd en menace, en courant épais, qui noie le monde dans un bruit de succion. Les rues, aspirées dans le siphon, la sortie par le fond et les vivants noyés, gisants ou non.
Les villes sont résignées. Les sourires sont vaincus, les derniers partages, obstinés, les regards se détournent des lendemains de déroute, les dernières amours, faire semblant de croire, encore un peu. Faire semblant de croire que la vie sera belle, que les dés vont retomber du bon côté.
Les villes sont condamnées, les vies, aveuglées par la lumière des techniques, les villes mangées par le progrès, le monde vidé, la fin s'écrit, tout le monde le sait et s'ivre, et chante le chant du cygne, et danse pour oublier. Le temps a passé, c'est déjà la fin qui s'inscrit, le lilas n'a pas fleuri.