Je laisse tomber petit frère. Je ne sais plus. Où tu es, je n'ai jamais su, où je vais, c'est vain. Où je vais ça n'avance pas, ça attend, je ne sais plus marcher. Je rêve d'un refuge, sortir des machines, un endroit où se poser, ça existe tu crois ? Il faut s'arrêter pour aller plus loin, cesser de tourner leurs ronds fermés. Faire le premier pas de côté, sortir du piège, vraiment, la laisse est lâche, c'est une laisse à couper. Sans dents, couper court, se défaire du collier, comme un chat se joue de son harnais.

Fuir sans savoir où on va, et la peur, le mur devant, le mur dressé. Savoir tourner les talons, oublier la peur, courir droit, loin, jusqu'à la mer, dis, disparaître. Je rêve de disparaître, puisque je ne suis rien, trouver l'endroit, le trou, le lieu perdu, caché, l'abri où exister. Reprendre une à une les pages des livres, juste un peu de calme, un peu de lumière, un peu de silence. Remailler mot à mot les histoires, laisser revenir la parole, et puis bien écouter, bien regarder.

Le vent, le sable et l'eau. Vivre. Tout simplement vivre. Les fleurs et les étoiles, la mer immense, et rester là, rester là-bas, ne plus revenir. L'urgence me noue la tripe, je vais crever, ici, je crève déjà, et ça n'en finit pas. La mort lente. Savoir le possible, savoir le vivant, et ne plus savoir tendre la main pour le cueillir, ne plus pouvoir tendre le bras du côté du vrai. Ne plus savoir sortir de l'engrenage. J'aime la vie. Je n'aime pas ce chemin vide, ces faussetés enjointes, l'injonction imbécile et qui ferme le monde.

Prison de mots, de droits écrits, de verbes faux. Mensonges en étendard, inutiles tortures, abjectes emprises, tyrannies à la petite semaine. Fuir. Déserter le désert, retrouver la lumière. Faire le grain de sable sur la plage d'une île déserte, rejouer Robinson Crusoé, petit frère, dessine-moi une île pour mon mouton. Et du mouron pour les petits oiseaux. Pour qu'ils chantent. Retrouver l'insouciance, marcher sur les plages minées sans s'en faire, sans s'enferrer, comment faire, dis, de leurs enfers un paradis, le majeur levé ? Comment devenir plus légers que leurs faux airs ?

Tant que je sais sourire, ils n'ont pas gagné. Tant que je sais sourire, il y a un endroit, un refuge, un ailleurs, une terre qu'ils n'ont pas conquise, pas asservie. Tant qu'il reste une connivence, quelque part, hors d'eux et de leurs champs d'actions, tant qu'il reste un espace sans transaction, sans droit, sans lignes tracées, tant qu'il passe un souffle dans les interstices de leurs poignes d'acier, je peux encore respirer. Un regard et je vis. Toujours la même histoire, avec humilité, être ce qu'on est, pas plus. Pas moins.

Pas moins. Je m'arrête là, ne plus suivre, être. Je m'arrête. S'il te plaît, regarde-moi. Montre-moi. Desserre ton poing crispé, montre-moi ce qu'il y a dans tes mains.