Il avait le cul sur le trottoir et dans sa merde, entre deux poubelles noires, je n'ai pas vu son visage. Une cannette de bière renversée à sa droite, le froc humide. La pluie, aussi. Il était assis par terre, calme, résigné, fait. Complètement fait. Et fait comme un rat. Défait. Les pompiers avaient tendu autour de lui un périmètre de sécurité, comme si la souffrance c'était contagieux, comme si les passants risquaient de l'attraper.

C'est pas comme ça que se passe, mais on ne sait jamais.

Lui dos au mur, les hommes debout autour, en uniformes. Ils attendaient je ne sais quoi. Que sa misère disparaisse peut-être ? Il était assis là, par terre, et sa vacuité, qui vidait les regards des passants. Le monde autour continuait sa course lente, les femmes et les enfants rentraient au nid, les nourrices retrouvaient leur espace. Pour une fois les vélos ne roulaient pas sur le trottoir.

Je ne l'ai pas regardé, je n'ai pas vu son visage comme je ne sais rien du tien. Je ne me suis pas approchée, j'ai gardé pour moi ma peur et mon vide intérieur. Même sans cordon sanitaire autour, ni l'ambulance rouge garée à côté, je ne serais pas allée me poser près de lui. C'était pourtant la seule chose logique à faire. La souffrance pour l'effacer, il faut pouvoir la partager.

Comment font les huîtres pour communiquer ? Elles ne peuvent pas. La lumière des perles dans l'obscurité des fonds marins, la lumière des perles n'existe pas. Les plongeurs seulement, les plongeurs peuvent faire la lumière, arracher l'huître, l'ouvrir d'un coup de couteau. Ou les mouettes moqueuses, fracassant coquilles sur rochers.

Les plongeurs se noient à force de rêver la pêche miraculeuse. Et les mouettes laissent rouler les perles, les rieurs de leur côté, les rieurs passent sans y penser. La perle au creux de ma paume, je la regarde, sa lueur n'éclaire que moi, quand la nuit n'est pas trop noire, une lueur blanche de lune pleine.

Tu n'y vois que nuit, et cauchemar, cette perle-là n'éclaire que moi, tu n'y crois pas. Tu n'y crois pas, comme on ne touche pas par peur de se brûler. La misère fuit la misère comme si elle risquait de se contaminer. La misère sourit, radieuse et trahie, la misère sur les trottoirs qui crève dans l'obscurité.

La pluie a lavé le goudron, quand je suis ressortie il ne restait rien, juste les poubelles, les éboueurs n'étaient pas passés. Pardon, on ne dit plus éboueurs. On dit ripeurs, il paraît. Sans doute ça fait l'ordure moins sale et la souffrance maquillée, peur et sourire sur le parvis des exclus.

Je ne suis pas exclue, je suis étrangère. Tu l'es aussi, à ta manière. Le tamanoir nettoie les fourmis sur le trottoir, les gens passent sans rien attraper. La lune bien accrochée éclaire les réverbères. C'est triste un réverbère, de la pisse de tous les chiens abandonnés qui sont venus à son pied. Les chiens en laisse, ça ne pisse ni aux réverbères ni aux étoiles. Les chiens en laisse, on leur apprend le caniveau. On ne sait jamais.

Et tu fais où on te dit de défaire. C'est gagné.