Elle marche comme elle aime, vite, elle imprime sa cadence dans l'air du temps, droit devant. Elle a vu ce matin ce gamin trop maigre au regard triste. Quand elle l'a croisé, lui et son œil fatigué, elle s'est arrêtée, pensive, elle s'est retournée sur cette silhouette menue, sombre déjà. Pour un peu elle l'aurait poursuivi, comme ça, juste pour lui demander s'il n'avait besoin de rien.

Elle a souvent de ces impulsions, elle ne les suit jamais. Elle est folle, mais puisque ça ne se voit pas trop, elle cingle en silence sans rien dévoiler. A tort ou à raison elle masque sa déraison. Le gamin est parti vers un collège ou une école, sans doute, et elle a repris sa route. Elle marchait droit et ferme. Après le travail, elle est rentrée du même pas, sur le même pied, en se disant qu'elle allait le payer.

Elle est moins leste dans l'escalier, son pas se fait lourd, elle s'impose ses trois étages sans s'arrêter, mais elle est à la peine. Quand elle est redescendue, une giboulée l'a trempée, elle a assuré le chapeau gris sur ses yeux, elle a enfilé ses gants noirs, elle a baissé la tête et elle a tracé, droit, tout droit, vite, autant qu'elle pouvait. Elle a croisé d'autres jeunesses enkystées sur le pavé et sous l'averse, quelle drôle d'idée, elle a dû pousser pour passer.

Elle a posé ses livres au passage à la médiathèque, et poussé jusqu'au forum sa chansonnette. Orphée n'a pas retrouvé son Eurydice et Dalila appelle Samson. C'est drôle, c'est difficile, c'est étonnant, cette voix qui commence à pousser hors, elle a toujours peur de faire trop fort, elle espère qu'il n'y a pas de voisin. Les débutants en chant valent bien les violonistes en herbe pour le mélodieux du rendu de l'instrument en cours de sujétion.

Difficiles instruments, à cordes et à corps, et le plaisir d'en jouer en attendant d'en jouer pour le plaisir des autres. Le chant n'était pas si faux, à la sortie la pluie avait cessé. Elle avait gagné sa librairie préférée, dans laquelle elle traîne sans plus jamais acheter de bouquins pour cause d'incompétence acquise, c'est en rêvant devant les rayonnages et ces livres qu'elle ne sait plus lire que le premier coup de couteau à l'aine l'a figée.

Elle a boité sa ville pour rentrer.