Voir une souris pleurer
Par Ginette Fanfiole le mardi 9 février 2010, 11:28 - Mots d'absence - Lien permanent

Evidemment. Je pourrais te parler du temps d'avant, du long fleuve épais, le lourd fleuve d'huile qui nous collait à la peau, qui nous plombait à la vie. On appelait ça. On appellerait ça la paix. Je pourrais te parler des rues sans voitures et des trains, toujours à l'heure, et du car au petit matin, qui arrivait avant le train. Toujours.
Je pourrais te dire que c'était le bon temps, et ce serait vrai, tu vois, ce serait juste vrai. Je ne sais pas mentir, mais je sais taire, le silence je le sais par cœur. Par cœur. Tu m'entends, quand je dis par cœur ? Hauts, les cœurs, c'était le temps où on se dit, plus tard, et même si on sait qu'il n'y a rien à venir.
Rien ne vient, juste le temps passe, et petit à petit, insensiblement, imperceptiblement, tout s'ouvre. On entend. On voit. Le monde nu, et ses troubles, et le trouble au dedans finit d'emmêler tout. On se voit acculé, enfermé dans une larme, au bord de quelle paupière, dis ? Juste une larme qui ne sait pas sur quelle joue elle roule, une larme qui ne sait quelle peine elle charrie.
Une larme. Au bord de quels cils ? J'ai toujours su le silence, je n'ai pas eu le choix. Tu vois, tu vois bien que tu ne me vois pas. Les yeux. Les yeux ça ne parle pas, ça cause. En ce temps là, j'avais le silence fracassant, ça gueulait, ça chantait, fort et faux, ça s'en foutait. Les lilas fleurissaient et parfumaient des cris de rage, on est pudique à ces âges. On ne pleure pas. On gueule dans le vide, et l'écho droit dans le mur, l'écho répond, et on croit que le monde parle.
Ce n'est pas le monde qui déraille, il n'a jamais été mieux calé, le monde, dans ses tours de con, ce n'est pas un pauvre cri de souris qui va le jeter hors de son orbite. La souris dans sa tapette, qui agonise, tu l'entends, dis ? Tu ne l'entends pas, ça compte rien une souris qui crève, ça n'existe pas. Ça ne vaut pas.
Tu vois, une souris à grise mine, un archet de poil dur fait grincer sa corde sensible, qui la lime et l'élime, et la scie. Le vol de l'archet à tous crins, et saigne la corde, casse. Et après ? Le monde tourne et le soleil se lève, comme avant. Le flot plus heurté au dehors n'y change rien, c'est brisé dedans, et ça tinte. Ça tinte comme s'éteint la lumière dans les yeux de l'aveugle. Ça tinte et sourd en perle, grise, comme la souris, comme sa mine.