Piteuse revanche
Par Ginette Fanfiole le mercredi 27 janvier 2010, 09:53 - Papotis - Lien permanent

Aux petites heures ma vie m'appartient. Etre soi avant d'être à d'autres et de se vendre corps et âme à des vents étrangers. Etre soi aux petites heures du petit matin, au plus noir de la nuit, au plus froid, juste avant que le jour et le vent se lèvent, juste avant d'être livré aux bourrasques du quotidien.
C'est le pointillé qui me continue, qui me persiste, qui me permet d'être encore au dehors, de résister un peu aux étranges attaques de ces cannibales qui vous bouffent la vie toute chaude et saignante et qui trouvent ça normal. Prendre le temps juste avant de se le faire prendre, pour se rappeler qu'on est autant qu'eux, leur insignifiance aussi misérable que la mienne.
Se préserver encore un peu juste avant que les puissants qui se croient élites s'affairent à dépecer le populo et le vulgaire. Se rappeler qu'ils saignent le même sang rouge et qu'ils sont aussi dérisoires que le ver de terre qui les sert. Se rappeler que leurs réalités sont aussi erronées que les rêves de l'enfance. Se rappeler que la vie est dedans, dans l'amour des choses et des bêtes autant que dans l'amour des gens.
Se rappeler que la vérité est au-dedans, tue, ignorée, protégée, qu'elle s'offre comme elle se cache, qu'elle ne se dérobe qu'aux regards superficiels. Se rappeler de creuser profond et sans se laisser détourner par des broutilles. Se rappeler de flairer l'air du temps et l'air de rien, se laisser oublier dans le paysage pour y entrer. S'enterrer dans le sol meuble et grandir à force de patience et tendre des rameaux au soleil, à la pluie et aux pattes des petits oiseaux. Trouver dans la paix de l'obscurité et du silence la force de se pousser vers la lumière.
Résister aux saisons, dormir ses hivers nus, dormir et rêver sans savoir. Pousser ses bourgeons au dehors sans se rappeler qu'on les a rêvés. Oublier les projets, les projections, être, les sabots dans la glaise. C'est quoi, être ? Poser la question c'est déjà y penser et c'est déjà trop tard. Etre. Se poser sans se poser de questions, la vie n'est pas une interrogation écrite. La vie s'écrit sans mot, sans feuille blanche, sans angoisse, c'est l'angoisse qui étouffe, qui empêche, qui retient.
C'est quoi l'angoisse ? La peur d'être soi et rejeté par le dérisoire, la peur d'être éjecté de la trajectoire, la peur d'être dévoré par l'inutile, par l'anecdotique, toutes ces peurs qui rongent avant même que d'être incarnées. Folies, terreurs nocturnes, et la vie comme une nuit sans fin, sans aurore, jamais.
Alors on réinvente la bougie, on lit sous les draps, on refait le monde comme le monde nous défait. Les nuits on réécrit sa vie comme on décrypte une écriture étrangère, on s'encrypte, on s'ensevelit, on se terre. Et le temps passe comme le sang coule dans les veines, comme l'air pulse dans la poitrine, au rythme des démons qu'on héberge, les cœurs battent sans savoir pourquoi. Et c'est toujours l'insignifiance qui gagne.
Il faut être moins que rien pour ne pas comprendre ça. Ils le savent et ils se crèvent les yeux pour ne plus le voir, et ils nous oppressent pour oublier qu'ils ne respirent pas. Les plus puissants sont les plus insignifiants, qui savent leur éphémère et ne l'acceptent pas.
Je suis l'instant qui passe et leurs machines m'empêchent. Sauf aux petites heures, quand les noctambules vont se coucher, les matineux pas encore levés, et moi matoise qui m'éveille quand tout s'absente, pour ne rien faire.
Chaque jour la première heure de ma vie m'appartient, et le monde qui dort aussi.