Les poètes sont des vieux sages, ils posent sur le monde leur regard revenu de tout, sans l'arrière pensée d'un nouveau départ. Les poètes vous regardent, tristes et sereins, résignés. Les poètes ont renoncé. Ils reconstruisent à l'encre et au clavier un monde à leurs images, ils réparent l'inadmissible, ils adoucissent l'inconsolable comme on éclairerait les tranchées. Les poètes sont acculés, ils n'ont pas le choix de leurs nuages, ils les regardent juste passer, et ils crient.

La pluie les mouille comme elle me mouille, elle les douche comme elle me glace. Les poètes ont les pieds trempés, ils ont des trous à leurs godasses que personne ne peut réparer. Semelles transpercées aux pierres de la déroute, les poètes ont le pied saignant et la trace rouge de leur passage attire les fauves en chemin.

Les poètes sont des vieux singes dont on lacère les images. On crève leurs yeux délavés et ils parlent encore la lumière, ils ouvrent la voie aux sans voix. Les poètes y voient dans le noir, dis voir, et l'acuité douloureuse de leurs visions trop précises les torture dans l'immonde condition à laquelle ils réduisent à petit feu. Les poètes ont les paupières brûlées, leurs yeux ne ferment plus, leur nuit ne tombe jamais, leurs chimères les consument. Ils se tordent, en riant leur impuissance à être ailleurs, eux qui ne sont pas d'ici.

Les poètes sont railleurs, le monde éraillé les émonde quand ils sondent les cœurs à la gaffe. Les poètes crèvent d'ennui et s'érodent au rythme des amers toujours recommencés. Les poètes et toujours la même histoire, la faim toujours et les moyens réduits à rien, la fin éculée qui se répète et bégaie.

Les poètes pagaient sur des fleuves amazones, et éclaboussent le ciel de rires tonitruants. Ils déchirent les toiles des matelas d'infortune où ils couchent leurs abats quand défaits et refaits ils se défaussent des lames qui les ont crevés. Sous leur plume d'émeu, l'oie ricane avec eux, sans émoi. Le flot qui les emporte les perce comme il les berce au lit de leur folie et leurs pensées éparses se perdent au hasard des pas qui les égarent.

Les poètes sont des vieux fous, des vieux cons au rebut, et leurs pensées rebues, ils les floutent et les foutent à la rue.