L’écriture est une course contre le temps, pour un mot épinglé, dix se perdent et les proses s’entremêlent, deux pages ouvertes en même temps, trois, elle jubile comme elle s’affaire, ses mots revenus, ses maux excisés, ses larmes taries, hé, t’as ri l’otarie, ayé. Ô gué, ô gué, gaie l’écolière.

Bientôt finie la récré, bientôt sa vie enlisée dans l’obscur magma des petits jours sonnant réveil, au pas de charge, ses mots noyés dans la cadence imposée des quotidiens qui l'acculent. La mule chargée à bloc, respirer encore, respirer quand même, les poumons crevés continuer à chercher un fil de soi, au jour le jour, au soir de ses petits matins gris, retrouver sa voix noyée sous les règles et les contes de sa mère l’oie. Continuer à chanter sa mélodie en sourdine et en sous-sol.

Elle aime travailler comme elle aime le travail bien fait, elle est fée dans sa partie, si, demandez aux lutins, elle est fée et ça elle aime, en effet. Mais il n’est rien qu’elle aime comme travailler son verbe dans la lumière des journées tièdes, ou aux petits matins transis, il n’est rien qu’elle aime comme dérouler son fil comme on refait sa vie, rien qu’elle aime comme tisser d’ors les toiles de son enfer, briquer le pavé de ses bonnes intentions, enfourcher ses démons en les faisant passer pour des anges. Les anges des chus.

Elle perd ses mots comme elle perd ses émois quand la vie la serre de trop près. Il faut manger, elle n’est pas assez poète pour crever de faim, déjà elle crève la fin, et l’effroi. Crawler dans le bassin de la misère, elle n’a pas le souffle, ni les poumons d’acier, elle n’a rien d’une battante, d’une insurgée. Elle souffle sa rumeur en sous-bois ou en clairière, à la barbe et au nez des gardiens de la paix, elle est en règle, elle a ses papiers. Mais elle perd ses mots dans le temps confisqué, elle enrage, elle sait, le temps qu'il lui faut, pour les retrouver, le temps d'arrêt, hébété, le temps en silence, en latence, et même si elle s'astreint aux exercices entre deux trains, entre deux tains du miroir, à traverser dans tous les sens.

Elle s'abîme à toujours passer de l'un à l'autre, elle étouffe dans ses tenues camouflées, elle suffoque, toutes ses retenues, toutes ses astreintes. Le temps passe, son temps, sa vie qu'on lui fait perdre, pour rien. Pour rien. Parole, elle tient son rôle et sa place, elle assume ce pour quoi on la paie, qu'on la lui fiche, la paix, qu'on cesse de lui demander comment elle fait, elle le fait, elle le fait bien.

Elle abîme son verbe à saigner des proses amputées aux embusqués qui soufflent froid l'obéissance imbécile, la soumission stupide. Sa langue est plus neuve, plus pleine, qu'elle lisse avec patience, qu'ils la lisent et qu'ils se taisent. Qu'on la laisse s'étaler en silences, comme elle s'offre à l'oubli, embarquée, partie à sa recherche d'un temps éperdu. Qu'on la laisse déparler comme elle délire, qu'on la laisse, palpitante, immobile, attentive, coucher dans son foin ses frissons. Qu'on la laisse, vivante,  vibrante, écouter trembler le monde sous sa peau, qu'on la laisse sans défense, aucune, qu'on la laisse, détachée.

Qu'on la délivre.