S'asseoir au bord de sa débâcle, aux rives du désespoir, regarder passer le flot amer, attendre le bon moment, le courage ou un peu plus de tristesse encore, se jeter comme on s'apaise au fil des eaux amères, se jeter comme on se dénoue dans le torrent, en sursauts, en ressauts, suffoquer de froid une bonne fois. Geler les larmes qui bouillonnent sans raison et sans rime, figer le sang dans la déveine, fixer le dernier battement, couper le souffle comme on casse un fil avec les dents. Tuer le temps, un bon coup, s'immobiliser, s'arrêter.

Se désuquer, se dépoisser, se dégraisser l'âme, la durcir en glace pour pouvoir la briser. Se fendre comme on se soulage, comme on se laisse aller, voler en éclats, exploser sans rage, exploser comme on fêle, comme on craque, comme on se résigne, comme on se quitte. S'éclater en aiguilles fines et dures de froid sans recours, se piquer à d'autres ruches qui ne comprendront pas, qui n'entendront rien.

Se diviser pour ne rien peser, n'être rien de plus qu'un insecte à chasser, une mouche insignifiante, ne faire de mal à personne, juste se débarrasser de soi comme on n'existe pas, se mettre en cohérence avec son insuffisance essentielle. Se faire buée pour n'être pas mortelle, diluer le venin des vies déviées et n'empoisonner personne, juste un zeste discret, à l'âcre, que nul ne sait, une brume, un fumet qu'on hume, un arrière-goût d'amertume.