Plaidoyer pour un sale prof
Par Ginette Fanfiole le mercredi 18 novembre 2009, 10:53 - Papotis - Lien permanent

Salaud de prof. Injuste, méprisant, suffisant, feignant, planqué. Planqué, ça lui va bien, ça, planqué. Le petit prof, planqué ! A l'abri de quoi, ça, on se demande, mais planqué il paraît. Pauvre prof, pas étonnant qu'il s'aigrisse, être prof c'est être seul contre le monde entier.
Parce que c'est la place qu'on nous désigne, le rôle qu'on nous assigne, rendez-vous compte, c'est scandaleux, ni saints ni génies, juste des hommes et des femmes, comme les autres. Un bouc émissaire sur piédestal, c'est souvent ça, un prof, un piédestal pour le moins instable, bien content quand la surface n'en est pas savonnée.
S'agit pas de se plaindre, s'agit pas de se comparer, s'agit pas de clamer qu'on est les plus malheureux. Mais planqué et confortable, faut quand même pas déconner. Ça souffre un prof, c'est pas contaminé à l'amiante, quoique, c'est isolé, contraint, forcé dans sa conscience, écartelé entre des forces contradictoires, c'est harcelé et ça devient fou.
Vous deviendriez quoi, vous, si on exigeait tout ça de vous ? Dix compétences qu'ils disent. Démultipliées en novlangue, validées une à une dans les lieux de formation, il paraît. Il n'existe pas petit prof, jamais pour ce qu'il est et dans les limites de son humanité. C'est Superprof qu'on convoque, d'entrée de jeu. C'est mieux qu'un couteau suisse, un prof, ça doit savoir tout faire, et même ce que personne ne comprend. Et même ce que lui-même ne comprend pas.
C'est tellement Superprof qu'il n'a même pas de médecine du travail, d'ailleurs ça aussi c'est écrit dans les textes, il doit être capable "d’intégrer dans son enseignement la prévention des risques professionnels. " Aide-toi, le ciel t'aidera.
Bref, jamais personne ne lui a appris la pratique de son métier, le vieil adage est toujours d'actualité, IL N'Y A PAS DE RECETTES. Imaginez un cuisinier à qui on demanderait de réinventer les bases de la cuisine, et même le plus imaginatif, un cuisinier à qui on expliquerait par le menu les goûts des ingrédients sans jamais le laisser goûter, un cuisinier à qui on donnerait des procédures jamais utilisées et jamais testées… Il ferait une drôle de tambouille dans ses premières gamelles, je vous le dis. Souvent il débarque bien démuni dans ses classes, jeune prof, et lui n'a pas le droit aux gamelles, c'est comme ça. On ne lui dit rien mais faut qu'il tombe juste du premier coup.
Alors c'est selon le tempérament, faut se coltiner la bête, ça a quelque chose d'animal une classe, les enfants dans la vraie vie ressemblent rarement aux enfants décrits dans les livres. Et va savoir pourquoi ça, c'est passé, la classe on la présente comme un animal sauvage à dompter, à arraisonner, à mettre en cases. Si si, c'est plein de cases l'enseignement, les cases des livrets de compétences, d'évaluations, les trucs et les machins qu'on l'oblige à rédiger après la classe, et qui ne servent à rien qu'à l'empêcher de se poser et de réfléchir au qu'est-ce qu'il va faire et comment il va faire, le lendemain, devant ses élèves.
Un prof est une bête qui manque de sommeil en permanence à force de remplir des obligations inutiles en continuant à faire le nécessaire, une bête sans somme, en somme, essaie un peu, toi, de vivre sans dormir. Tu me crois pas ? Va relire le texte, t'as pas eu le courage tout à l'heure, ouvre le lien, là, au-dessus, et demande-toi si c'est possible qu'un homme fasse tout ça, demande-toi pas si c'est normal, demande-toi si c'est possible, d'être acteur, chercheur, rééducateur, psychologue, théoricien, praticien, informaticien, j'en passe et des meilleures. Et dis-toi bien que c'est une toute petite partie de l'iceberg, tu sais, l'iceberg en forme de mammouth qui dérive dans les mers froides.
L'enseignement est un métier complètement déshumanisé. Ecoute-moi quand je te parle, et rends-toi compte de ce que je te dis. Déshumanisé. Sur le papier et dans les textes, il n'y a plus d'enfance, plus de respect. Faut que ça rentre dans les cases. On essaie bien de sauver les meubles, de protéger la marmaille, mais on n'a pas des capacités de résistance inépuisables non plus. Faut rendre compte, sans arrêt, et pour rendre compte faut remplir des cases. Ce que les gamins savent ou ne savent pas, c'est à croire que tout le monde s'en fout.
Puis sont pas toujours faciles les bambins, et les parents souvent hostiles aux nouvelles têtes, presque toujours sur la défensive. T'imagines pas le temps qu'il faut pour s'installer dans un établissement, le temps qu'il faut pour qu'on nous fasse un peu confiance, pour que les gens comprennent que la chair de leur chair ne leur transmet pas forcément la réalité de ce qu'ils vivent. C'est pas qu'ils mentent systématiquement les chérubins, ça arrive, mais c'est pas le problème. C'est qu'ils n'ont pas le recul nécessaire pour comprendre ce qui se joue, c'est qu'ils ont une vision subjective des événements. C'est qu'on nous met toujours en doute, sans arrêt. C'est systématiquement qu'il faut rendre des comptes, tu sais le temps que ça prend, les heures qu'on y passe, à expliquer qu'on n'est pas des monstres, à prouver qu'on n'est pas des incapables, et qu'on essaie de faire pour le mieux ?
On a un mot pour ça, pas un mot sophistiqué, non, on appelle ça se faire tester. Alors t'as deux options, soit jouer le cerbère et montrer les dents pour qu'on te foute la paix, soit accepter la confrontation et travailler sans relâchement jusqu'à ce que la confiance s'installe. Je ne te cache pas que pour peu qu'on soit bien crevé, qu'on ait été bien échaudé ou qu'on ait une vie privée un peu compliquée, pour peu qu'on débute et que la confiance en soi ne soit pas encore installée, on est bien tenté par la première solution, c'est la plus économique en énergie. Pas vraiment satisfaisante sur le long terme, mais bon sang, faut respirer.
Des fois on se demande ce qu'on a fait pour mériter ça. Des fois on se dit qu'on n'y arrivera pas, des fois on voudrait tout plaquer, juste trouver un coin tranquille pour planter des salades, juste un peu de silence et la fin de la lutte, parce que merde, enseigner, on voyait pas ça comme un combat de tous les instants, en général. Alors oui, des fois on dit des conneries, que celui qui n'en a jamais dit nous jette la première pierre. Des fois on est maladroits, des fois on est mal compris aussi. Question de confiance, tiens c'est marrant comme on revient. Question de confiance réciproque.
Quand on rêve d'être ailleurs, c'est pas par mépris des enfants qu'on a en face de soi, ceux qui méprisent leurs élèves n'ont pas ces états d'âme et ne le leur diraient en tout cas pour rien au monde. Quand on rêve d'être ailleurs, c'est juste qu'on est fatigué, des fois, ce qui n'est pas malin, c'est pas d'être enseignant, c'est de ne rien savoir faire d'autre. Si on avait été plus intelligent, on aurait vu le piège se refermer, on aurait mis plusieurs cordes à notre arc. Parce que respecter les enfants, c'est aussi pouvoir s'en aller quand on n'en peut plus. Et souvent on ne peut pas.
J'ai un chouette boulot. Mais c'est juste un boulot, et je voudrais bien aussi qu'on me laisse exister après. J'ai un chouette boulot, mais je ne suis pas Superwoman. Je voudrais juste être considérée comme tout le monde, comme n'importe qui, je voudrais juste qu'on se rappelle que je ne suis pas infaillible et que je ne fais pas exprès de me tromper.
Commentaires
Quelle bonne surprise que ce texte!
Nous vivons et nous pensons tous deux la même chose... Moi qui avait entré "salaud de prof" dans google, pensant en lire des vertes et des pas mûres...
Marre de ces cases, je les ai laissé tombées (presque) et qu'est ce que c'est bon de motiver les élèves avec le plaisir simple d'apprendre et de s'élever intellectuellement...
Merci encore pour ce texte... Le combat continue...
Le combat ? Non pas, pour moi en tout cas. Juste persister, juste continuer, inlassablement, contre vent mauvais et marées noires, désengluer les oiseaux engoudronnés et leur lisser les ailes. Merci pour votre passage, Tom.