Aux soirs des petits jours, des aurores aux doigts crochus de sorcière ensommeillée, la fée veut vivre encore et elle s'endort. Privée d'elle même, la princesse tombe aux bras de Morphée, c'est dans le texte. Chaque soir, l'embrumage l'empêche, elle a beau, s'accrocher mot à mot à ses trouvailles, elle a beau griller ses yeux en allumettes, ça pique et ça tombe, lourd, les paupières, et le sommeil est noir, sans trêve, un naufrage sombre et sans repaire.

Elle marque ses pages au jour le jour, dans les yeux en étoiles des lutins qui l'entourent, n'en dites rien, s'il vous plaît, ne le dites pas. Pas à pas dans les interstices de l'acharnement textuel et des tentatives d'harcèlement, elle leur ouvre le chemin, petits poucets jetés à bas de leurs lits dans la nuit noire. On les lève l'œil brouillé et un marteau en tête qui veut seulement dormir, marteau piqueur, le casque qui se resserre sur les tempes et estampe. Elle les laisse dormir pour les faire grandir, elle leur dit des histoires, et quand elle fait l'ogre, il y en a toujours un pour dire que c'est pour du beurre.

Une vie chez les nains. Elle est leur princesse, leur fée, leur adorée, leur préférée, élue de leur cœur le temps de rien, le temps qu'ils poussent leurs vrilles haut vers la lumière. Elle voit leurs vies, demain, dures et sans recours, alors elle les arme de mièvre, pour les aider à résister. Elle les arme en trompe l'œil, en mystère et en secret, et les jaloux la regardent réussir où ils croient échouer. Cachés, le sourire et le clin d'œil, elle ne refuse pas les regards curieux, elle aime bien la vraie curiosité. Ils leur en donnent pour leur envie, les lutins, ils montrent comme ils taisent, et ça ne comprend rien, les intrigants, les sycophantes.

Et ça enrage. Ça cerne le problème, ça se resserre en étau sur ses tempes fatiguées, en injonctions impossibles, en consignes inapplicables, elle est cernée, accusée au contour noir de l'enfermement ministériel. Ses nuits sans dormir sur sa cornée douloureuse, ses nuits écourtées l'embrument, elle navigue à la corne. Ils ont éteint les phares, lui reste la lumière dans les yeux des enfants, la vie encore chaude et les pleines lunes de leurs faces blêmes l'éclairent à minima. Elle n'en voit pas la fin, c'est parce qu'il n'y en a pas, il n'y a que des moyens, et ils sont tous bons pour sauver leurs petites gueules de la sale gueule des hyènes.

Elle s'accroche, elle tient sa position à la discrète, secrète et offerte, aux grands vents de la petite histoire des petites personnes sans défense. Elle ignore les offenses qu'on lui fait, les bâtons dans les roues n'empêchent pas de pédaler, suffit d'insister du mollet, et ça craque, tant que le pédalier tient et que la chaîne ne se déchaîne pas pour l'enchaîner. Mais elle fatigue, elle voit bien, qu'elle commence à dérailler. Chaque soir quand elle quitte sa peau de mystère pour réintégrer celle de la vieille bête qu'elle est, chaque soir elle dérape, elle se vautre, elle ne rit plus, elle s'endolorit.

Chaque petit matin c'est la joue luisante qu'elle enfile sa peau de chagrin, c'est le cœur cuisant qu'elle va aux heures obscures traîner sa fatigue aux landes enfantines des lendemains qui chantent encore juste. Tenir la note comme on tient tête, obstinément, se tenir droit dans l'immonde et chaque jour allumer des rêves dans l'hermétisme des espoirs pelés à vif.

Elle se demande si c'est vraiment une bonne idée.