Je ne sais pas ce qui s'est passé. Note bien, toi et ton regard en coin, ton regard sans aménité, ce regard qui efface le peu qui reste de moi, note bien que je ne te parle pas en particulier, ce n'est pas de toi qu'il s'agit, je peux aussi m'agiter seule. Seule. Rappelle-toi bien ça, seule. C'est un mot que nous sommes peu à connaître. J'en parle de l'intérieur, pas avec la distance de celle qui n'en sait rien, avec la familiarité de celle qui en saigne. Mauvais jeu de mot, c'est vrai, n'en vois pas d'autres. C'est bien assez mauvais comme ça.

As-tu vu, l'as-tu lu comme je relie le bien et le mal et sans avoir l'air d'y toucher, comme deux électrodes opposées, deux points de passage obligés, deux points de friction pour l'étincelle, début de vie pour  l'alternatif. L'étincelle passe, fugace, je tangue sur courant continu, les yeux fermés pour ne pas tomber, la peur au ventre, et l'envol pour jamais. En glissade lourde, dévaler les dévers savonneux de l'ignorance et dégueuler son effroi.

S'il n'y avait que ça. S'il n'y avait que la frustration du feu qui va ailleurs allumer ses artifices, s'il n'y avait que la peur de tomber. Fallait-il pour tromper la nausée que je me mêle de funambuler ? Les pieds englués à mon câble en araignée misérable, je rage, la chute ne vient pas me délivrer. Chaque pas m'en éloigne, et mes yeux pour pleurer,  je pleure. Je pleure les larmes que les poètes ne savent plus pleurer qu'à mots dits à mi-vers, je pleure toutes les larmes de tous les naufrages, personne ne sait mes sels jetés à la mer. Le vent me gifle et rien n'y fait, ça flotte, en tache d'huile, en marée noire, ça flotte en tyran d'eaux, le désespoir.

Je suis une funambule qui nage, et alors ? Ne fais pas la fine bouche, c'est du bon, c'est du hors d'âge, c'est du silence embouteillé, cacheté à la cire, empoussiéré. Je suis une funambule noyée, le vertige entre deux lames, ridicule, qui sanglote en court-bouillon. Je suis l'amarrée aux fins fonds des marées, je suis l'abusée désabusée, on m'a menti, tu sais, on m'a trahie.

j'ai respecté les règles de tous les jeux en petite fille sage et je me suis perdue, je ne sais pas tricher. Ce sont les tricheurs qui gagnent, j'ai gagné des grands larges méconnus, je ne sais rien des courants qui m'ont dérivée. Suis-moi bien, je suis cohérente et constante, les courants et les larmes ont fait court-circuit, les coupe-vent m'ont brisé l'âme, je facette en ricochets au fond d'un kaléidoscope d'infortune, regard contre regard.

Je ne suis rien tu sais, qu'un peu de verre cassé qui fait rêve à la lumière, un peu de verre qui réfléchit, qui diffracte, qui réfracte, un leurre, un mensonge. Ce n'est pas moi que tu vois, et ça me désespère. Piégée derrière une glace que je ne franchirai jamais, je crie. Je te crie que ce n'est pas moi, tu ne me crois pas. Tu confonds jeu et je, et je pleure tes larmes pour te consoler. Tu t'en iras quand tu les auras séchées, désolé, ta folie et tes orages ancrés au fond de moi, débarrassé de tes tempêtes et de tes effrois, tu t'en iras et je désespèrerai toujours d'être moi.

Celui que je cherche brisera la glace d'un coup de poing. Il saignera mon sang et je pleurerai mes larmes, alors je pourrai mourir plus sûrement que de rire. Enfin.