Le soir tombe sur mes jours qui ne se lèvent plus, je souris à tant d'innocence, et j'envie. Pourquoi plus moi ? Qu'est-ce que j'ai lâché, qu'est-ce que j'ai oublié ? Qu'est-ce que je n'ai pas fait ? Ecrire sa vie, s'autographier, et quoi encore ? Faire pour écrire, le soir, je suis ? Faire pour exhiber ? Se jouer pour la lucarne opaque qui m'absorbe sans me noyer, qui bée, obscure et inquiétante, faire semblant pour en parler, me faire croire que j'existe ? Fi !

Enfermer sa vie dans une boîte de fer blanc, pour l'ouvrir aux jours de disette et se dire j'ai été ? Folie. Etre témoin de son temps intérieur, en son fort s'enfermer, dans une autre réalité ? Doubler le poids de l'armure et alourdir encore le pas du désarmé ? Se mettre à la conserve pour naviguer ? Boire la tasse et vider le verre du condamné, et s'étrangler deux fois dans la même journée, recommencer ? Etre sirène et sardine, marcher au fil du rasoir et suffoquer, saigner et s'étouffer ? Folie.

Ouvrir l'œil, et le bon, le borgne voit malgré la poutre les cœurs qui s'éraillent et s'empaillent. Les murs montent comme les cris des sourds sur la mer, Ulysse à son mât enchaîné, la beauté mortelle n'empoisonne que les détachés. Sombrer de parti pris, ou s'assombrir, que choisir ? Se noyer dans la voix des sirènes ou chanter avec elles ? Se laisser broyer ou tenter de broder son fil à la mélodie ?

Tout prendre et le mors aux dents, s'emballer, courir. Se perdre, s'égarer, mon cher Edgar.

Aux quais de gare, la brume et le cor. Accords improbables et sons étouffés, hasardeux. Au quai les hagards au départ, et le froid cotonneux. Les yeux ouverts sur l'obscurité, la prudence des aveugles, les égards d'égal à égal, sans esquive, les yeux dans les yeux. Hoquet des ringards, pas hésitant des désespérés, le vertige à la rame, en déséquilibre entre voie et quai.

Au quai des égarés, les cœurs ne ferment qu'au loquet, les fillettes dévorent les loups et les grands-mères soignent les blessés d'un regard. L'œil de verre roule au hasard des correspondances, les destinations en proue, les destinations ou les destinées. Qui sait ? Machines lancées, le cri des freins fait osciller les verticales, qui se jettent, qui dedans, qui dehors, au hasard des arrêts.

Les destinataires sur voie de garage, clandestins, les destinataires en décharge, à la marge, les destins croisés. Laisser exploser les routines et se dissiper les fumées, prendre tout le temps contre soi et éliminer les distances. Prendre patience dans la salle des pas perdus. Un reste d'enfance dans le bruit de la locomotive essoufflée, qui démarre à la peine. Le rébus déchiffré au prochain arrêt. Le sifflet.

Le chef s'égare, les lilas sont coupés, le poinçonneur ne parfume plus que les souvenirs du voyageur. Le temps féconde, ou fait con, tout dépend du terrain, des engrais et des embruns.