Clair de brume
Par Ginette Fanfiole le vendredi 30 octobre 2009, 12:02 - Anges fantasques - Lien permanent

Elle est triste, Victorine. Elle est triste. Pas par vocation, non, pas comme le saule qui pleure au long des rives pour arroser les rivières. Il faut arroser les rivières, bien sûr, sinon, à force à force de remplir la mer, elles finiraient par se vider, et la mer aussi se viderait, à force à force, et elle aurait l'air de quoi, la lune, là-haut, sans la mer à bercer ? Elle deviendrait triste, si triste qu'elle s'éteindrait. Et ça, elle peut même pas y penser, Victorine.
Le ciel sombre, nuit après nuit, les étoiles, minuscules piquées, s'épuisant à bercer les navires et les marins, les radeaux et leurs naufragés, les pirates et leur tromblons, et les bancs de sardines, tout ça échoué dans les bas fonds. Anéanties, les étoiles, chute en pluie sur les plages, branches à plat. Bien sûr, ça ferait une bien jolie averse. Bien sûr, mais à quel prix ! Elle se rappelle, Victorine, c'était il y a bien des années, elle était toute jeunette, douce et miel comme lune en été. Et hiver comme été les étoiles filaient leurs fils d'or pour les quenouilles des fées.
Elle se rappelle, les jolis garçons dans le décor, la ronde des cœurs battant chamade, la danse des cœurs à damner. Elle avait reçu au creux de sa prunelle deux rayons de lumière. C'était le plus joli, bien sûr, assuré, espiègle, inattendu, qui la regardait l'air de rien, l'air que prennent les garçons quand ils veulent tout. Elle avait allumé un sourire du coin de l'œil, comme font les filles quand elles veulent bien. Ils s'étaient cachés derrière le rideau d'un saule complice, qui redoubla ses pleurs pour mieux protéger leurs secrets. Vous savez, ces petits secrets sans importance qui volent entre filles et garçons quand ils sourient le sourire un peu bête des gens heureux.
Elle écrase une larme, et puis elle se reprend. A quoi ça sert, hein ? C'est pas avec ça qu'elle va faire couler les rivières, c'est pas avec ça qu'on va renflouer la mer. Elle se redresse et regarde autour d'elle les yeux secs des passants. Un monde qui ne sait plus pleurer, un monde sec comme le hareng et le sel sur les plaies pour tout désinfectant. Les filles et les garçons, acculés, sans le moindre saule où cacher leur sourire bête. Un monde désolé, mécanique, aux ordres des pendules qui n'ont même plus le bon goût de tictaquer. Pointés, tirés, jetés au tapis, les gens âmés, joués aux dés et déconfits.
Tout conte fait elle pleure, Victorine, elle pleure son joli temps passé, pour faire saule, au bord de la rivière, pour compenser. Elle pleure à flots pour que les temps se remettent à couler, doucement, sans heurts. C'est tout un art de pleurer sans hoquets. Elle pleure et s'enracine dans sa douleur, elle pleure des larmes d'eau douce, et la pluie vient l'aider à laver les plaies. Elle pleure à sots, et ses premiers amoureux arrivent, ils sont seuls, elle est saule.
La mer est sauve. Elle est triste Victorine, au bord de l'eau. Ses racines n'ont pas d'ailes, elle ne se fera pas la malle, c'est ça qui lui fait mal.