Insomnie impromptue
Par Ginette Fanfiole le jeudi 29 octobre 2009, 10:34 - Dans le mur - Lien permanent

L'obscurité se referme sur elle, un tour de plus dans sa spirale, la nuit l'encamisole, elle ne dort pas. La pendule tique et taque et nargue le silence, elle carpe en bonds las sous le drap.
Les monstres sont là, démons de nuit à son chevet, chimères lâchées qui la déchirent. L'incube inséminateur instille son désespoir, baiser du soir.
Elle lutte dans le sirop épais de l'angoisse, la nuit va être lourde. Le sommeil pèse en vain sur ses paupières, elle est coite sous la couette. La touffeur humide la suffoque, sa gorge est de bois, l'air lui encolle les poumons en mélasse.
Le temps. Le long temps de la nuit qui ne passe pas. Elle fait un peu de lumière pour respirer et le temps se remet en marche, comme s'il fonctionnait à l'électricité. Tout se remet en place, son souffle, ses idées.
Mais tout lui tombe des mains, la fatigue l'englue. Les mots dans les livres sont flous, les images même, les images tremblent, l'écran. Elle est harassée à n'y plus rien voir, alors elle éteint. Ses paupières se ferment, ton sur ton, noir sur noir.
L'insomnie la tord, la plie, la casse, elle se souvient, petite, et la peur du soir, son souffle s'épaissit dans l'obscurité moite. Elle n'a plus peur de rien, elle sait. Recroquevillée dans le lit défait, elle s'agite comme le sommeil la fuit. Sa vie comme un mur devant elle, qui se referme et fait le tour de ses idées.
Ses inaptitudes. Ses carences. Sa différence. Son étrangeté. Elle ne sait pas qui elle est, personne ne l'a écrite dans les livres. Peut-être bien qu'elle est le seul spécimen. Alors dans la nuit qui la broie en noir, elle se dit que c'est pour ça qu'elle écrit. Pour l'inventaire. Ajouter à la classification des animaux cet être impossible, inapte à la vie et qui vit quand même.
Elle sait le prix de sa délivrance. Le prix du passage, et l'itinéraire. Cent et mille fois en imagination elle a suivi des chemins de liberté, elle a ses parchemins, ses plans, ses pistes.
Dans le prisme des années, elle revoit une petite fille, assise sous la lune et sur le rebord d'une fenêtre, à l'étage. Une petite fille qui n'osait pas s'envoler.