C'est une vie sans lune et mes nuits froides comme l'ennui. C'est un silence sans terre où poser le pas. C'est un labyrinthe marécageux. Piégée dans la cage aux effrois. Le froid, c'est vous, l'effroi, c'est moi. C'est une vie qui s'enterre et s'enroule et se replie sur soi, en colimaçon. Ciel sans nuages et sans soleil, le vide et le vertige, à la nausée. Fermer les yeux et ignorer le tangage, autant que faire se peut. Mimer la mort, immobile, retenir le souffle qui trahit.

Monde ennemi. L'ignorance, l'indifférence, la bêtise assumées. Lucidité vaine, l'impuissance en bannière, le retour en arrière, puisque vos raisons refusent d'entendre folies. Les folies lumineuses des clairvoyants seront mises à la question, broyées ou écartelées, c'est selon, le brodequin ou la roue. Leur crever les yeux et leur faire crier déraison, les saoûler à l'eau froide. Taire pour taire, et qu'ils touchent terre, les fous et leurs visions.

Monde fermé et l'humain rejeté au dégout. L'humain sous verre mis au musée, et les anciens vénérés pour ce qu'ils ne sont plus, la mort honorée, le testament ignoré des grands hommes, leurs icônes vides adulées. Perte des sens et d'essence, vider les écorces, réduire les hommes qui restent à leur poids de viscères, laver leurs vies de toute identité, réduire à l'image et jeter les fruits.

Monde jeté en pâture aux vautours égocentrés. La vie décolorée, sans envie, les vies simples compliquées à souhaits pour éliminer. Les vies simples piétinées à l'évidence, évidées, détruites. Des vies coulées au moule et par le fond, noyées, des vies asphyxiées dans la vague insensée, roulées dans le mécanisme implacable, le grain de sable broyé dans l'engrenage de la peur.

Mon jardin en friches, à cultiver, mon jardin riche en jachère, le temps compté, le souffle oppressé, le citron pressé et la tête vide, acide, l'allumeur de réverbères, affolé, qui éteint et allume sans discontinuer le croissant de lune. La fourmilière en panique, disjonctée, et les fourmis dispersées, aveuglées par les spots mensongers de l'irréalité, leur course insensée, leurs pas pressés, heurtés aux obstacles dressés, accumulés par les cyniques.

Mon jardin mis sous contrôle et verbalisé. Au diable, cultiver en souterrain et réinventer la lumière. Le petit acculé au génie pour survivre, le simple acculé à l'unique pour dépasser l'inique. Grandir quand même et respirer autrement. Durcir le rêve de peur que l'immonde ne l'émonde, en faire le grain de sable qui fera dérailler l'engrenage de la haine.

Boire à la vie et ravaler ses déboires, rester soie sans s'érailler, donner de la voix, mettre l'avoir aux voies et laver le linge sale des sans famille sans s'essouffler. Ne plus parler sans savoir, passer ses maux au savon noir, laver les regards. Se rincer l'œil, rejeter les œillères. Vivre pour ce qu'on est et pas pour ce qu'on hait, vivre pour ce qu'on naît. Des bêtes qui parlent et qui aiment ça, des oreilles qui voient, des yeux qui entendent, tromper sa fin, tremper l'afin dans l'absurde et s'évader. Tout fait sens à qui sait atteindre. Tout fait soin à qui vient à point.

Aimer ce qu'on aime sans fausse pudeur, sans fausse honte, aimer ce qu'on aime et le dire à qui peut l'entendre. Aimer ce qu'on aime et se taire. Ne plus clouer la chouette à la porte des effrois, renouer avec l'effraie.