Le rythme de la musique, le pas vif, le vent. Le vent frais de la chanson, pas celle qu'elle écoute, une autre chanson qui lui remonte de loin. Elle s'est tournée de l'autre côté, elle est montée, cette fois, vers les ceps alignés en rangs stricts.

Elle oublie qu'elle n'était plus que poids, elle oublie qu'elle ne sait plus bouger, elle pose un pied devant l'autre, la meilleure façon de marcher, elle retrouve droit devant son pays d'enfant. Là d'où elle vient le ciel est clair, et la lumière. Là d'où elle vient, il y a longtemps, le souffle jamais court, elle respire.

Deux tourterelles côte à côte, les dessins croisés des fils électriques, elle pense deux tourtereaux, elle sourit. Hier elle a vu des fils noirs de ces dangereuses chasseuses de moucherons en partance vers l'été. Comme des notes sur une portée, les hirondelles rassemblées.

Elle est d'ici. La terre la porte, la vigne, lourde encore, les grappes sombres parmi les feuilles aux couleurs rutilantes. L'automne éclate, l'air vif, le vent. La musique. Le gratte-cul écarlate, rouge églantier, la danse des branchages, le bleu. Le souffle lui revient, elle chante.

Elle est, ici, la vie la gifle à bout portant, elle s'arrête. Elle respire. Elle voit. Elle avait oublié ça. Une espèce de joie de vivre enfantine, un enthousiasme, une vivacité. Le plaisir du vent qui fouette, le soleil chaud, la vieille ferme là-haut, isolée. La vieille ferme des Barberin.

Elle est ici, elle est ailleurs, le vent la gifle. Le petit vélo rouge n'est pas loin, sans doute, son premier vélo et les croûtes à ses genoux. Elle a cinq ans et elle veut qu'on la laisse faire. Elle n'est pas idiote, elle saura bien retrouver son chemin. Elle a cinq ans et elle veut aller seule, sans donner la main à personne. Elle a cinq ans et elle n'a pas peur.

Elle est, dans une parenthèse incroyable, inattendue, inespérée. Le vent dans les cheveux et le sang à ses tempes qui bat rouge, le sang fluide qui circule, vif, le sentier entre les routes de vigne, un tracteur.

Seule sous le ciel, des chevaux au loin, un bouquet d'arbres dans un champ moissonné. Les pailles dures hérissées en brosse, un épi oublié, le battement de ses veines. Elle est, ça jubile dans ses intérieurs, c'est rieur, ça éponge la bile.

Le vent, le silence, la musique, le ciel sur sa tête, la vigne et les raisins, la terre retournée d'un champ labouré. L'enfance retrouvée. Un instant suspendu dans une vie qui vaudrait la peine d'être vécue.