Le poing dans sa gorge lui écrase la glotte, lui broie l'œsophage. La respiration ne siffle même plus. Elle n'est plus qu'un morceau de silence, solitude dépareillée qui ne ressemble à personne. A rien. Elle ne ressemble à rien. Plus de souffle. Tête basse, les coudes sur la table, mains croisées sur la nuque, les bras sur les oreilles pour faire taire le silence, elle considère l'étendue de sa défête. Le silence grince comme craie sur tableau. Elle ne demande rien à personne, elle ne veut rien. Seulement que ça s'arrête. 

La rue a retrouvé son agitation oppressante, les voitures sous ses fenêtres remuent le silence au passage, en lourdes vagues invisibles et palpables. Les moteurs tournent dans le vide, pour rien. Bientôt il faudra les rejoindre, se plonger dans le courant, aller et venir dans le circuit immobile. Tout se crispe en elle à l'idée d'y retourner. Par la fenêtre elle regarde passer les nuages, le vent dans les feuilles, et elle trouve ça beau. Qu'est-ce qu'elle fout là, prisonnière de quatre murs qui l'enserrent ?

Il suffirait de pas grand chose. D'un bout de jardin. Elle sortirait avec son appareil photo, elle s'appliquerait, silencieuse, et raterait ses clichés. Quelle importance ? L'essentiel, c'est de regarder, de voir, de se poser là et de respirer tranquillement. De respirer sans y penser.

A défaut de jardin elle regarde la chatonne qui l'accueille. Elle est descendue pour elle de son  perchoir, elle s'est étirée, les pattes allongées loin devant, le petit cul en l'air et la queue bien droite. Son écaille, sa sauvageonne.  Elle s'est assise, la queue soigneusement enroulée autour des pattes, bien rangée sur le dessus du comptoir, elle aime bien faire bibelot. Elle a commencé à remettre de l'ordre à sa fourrure.

Le poing dans sa gorge s'est desserré, un peu, l'air a passé moins douloureusement. Les larmes ont lavé un peu de son anxiété. Elle ne sait pas où fuir, elle ne sait pas où s'abriter. Elle se sent toujours à la merci de tout et n'importe qui. Elle se sent comme une proie, comme une cible. Si elle se montre, on va la poursuivre, c'est sûr. Alors elle se terre entre ses quatre murs. Elle s'enterre. Elle grimpe dans son perchoir et elle referme bien la porte derrière elle.

Elle laisse sa peur de l'autre côté, elle laisse sa peur dehors, son univers rétrécit. Elle est toujours dans un livre de Vian, ce n'est pas le même que la dernière fois. Chez elle la souris ne gratte pas le carreau pour faire revenir la lumière. Les chats l'auront mangée, les chats, les gardiens de son âme.

Elle s'allonge et ouvre un roman de science fiction. Hier, elle a lu un livre, en entier. Maintenant, elle sait pourquoi elle lit. Elle lit pour respirer.