Dans le mille Emile, tout juste, auguste passant. C'est de renoncement qu'il s'agit. Vous disiez ? On n'est que ce qu'on est, les mains tendues, si on ne les referme jamais, ce ne sont rien de plus que des branches mortes. Les oiseaux s'y posent et repartent, avant d'aller faire leur nid au vert. Passages. On reste là, enraciné et impuissant, désabusé. On n'est jamais autant déçu que par soi-même, je crois que je suis mauvaise, vous savez. Vous n'auriez peut-être pas dû vous arrêter.

Je suis morte il y a quarante et quelques, je ne sais pas de quoi, je ne sais pas par quel miracle on me croit encore vivante. Ma vie s'est retirée si loin, et la marée basse ne s'est jamais démentie. Une panne de lune, vous croyez ? C'est quand je n'essaie plus, finalement, de revenir et de suivre les marées, c'est quand je laisse flotter que je suis le moins écorchée. Je ne sais pas de quoi je suis gonflée, pour ne pas couler, pour barboter encore à la surface, les nuits sans elle.

Je n'en suis plus à une éraflure, allez, le temps suture toutes les plaies. Je ne vous ai pas dit, n'est-ce pas, ce qui m'a broyée, et les mois égrenés, seconde à seconde, à lécher des blessures, raccommoder des déchirures si profondes qu'on devient fou rien qu'à les envisager. Il y a des fractures qu'on ne réduit pas, vous le savez bien. Le temps cicatrise tout, mais laisse des boursouflures qui tiennent lieu de mises en garde à vie, toujours à vue.

Chat échaudé craint l'eau froide. Je sais de quoi je me cache, question de survie. C'est un réflexe animal finalement assez pesant, cette rage de survivre à tout prix, de gagner du temps sur le temps, comme s'il y avait quelque chose à sauver. C'est du temps abandonné à la souffrance, le temps gagné en longévité. Rien ne se perd, rien ne se crée, on ne se bat pas contre l'équilibre. Savoir qu'on compense, qu'on fait contre-poids à son contraire, quelque part à l'opposé, rien de plus. Laisser faire. On ne se bat pas contre l'univers entier.

On se croit mort et on souffre encore. Recherche désespérée, une autre façon de se tenir vivant. Recherche à l'opposé, inverser l'équilibre. Repasse tes tourments à ton voisin. Compare. On n'est pas si malheureux. Finalement, même ça, on ne le supporte pas. Fermer les yeux. Fermer les yeux et ne plus voir, se noyer dans ses propres larmes, au moins, on sait où on va. La peur, mon camarade, la peur, toujours. Le risque. Cours, cours tant que tu as des jambes qui te portent.

Il faudrait oublier, si seulement on savait quoi.

Il faudrait au moins circonscrire aux moulins.