La corde sensible nouée autour du cou et qui serre et l'étouffe, le silence imposé. Elle n'aime pas quand sa voix la trahit. Une vibration du silence fait éclater le cristal, elle se blesse aux tessons épars d'une émotivité qu'elle n'a pas choisie. Le sens du ridicule la musèle et l'attache, rivée à ses secrets. Le tremblement de ses nerfs n'empêche pas la lucidité, on serait bien gentil de les observer sans rien dire, il n’y a rien à en dire. Etrange cocktail, à chaque seconde elle devrait exploser, alors par précaution et pour éviter le pire elle éclate, de rire. Quoi d'autre ? Quoi puisque la folie la rejette, puisque le vertige la retient à chaque fois, au bord de précipices où elle ne sait pas se jeter.

Par dessus tout elle aime le silence, elle a besoin de silence pour entendre, elle a besoin de silence pour respirer. Par dessus tout elle aime les silences feuilletés, la plongée dans les mots comme dans l'âme d'un autre. Par dessus tout elle aime se retrouver et s’oublier dans les silences épanchés. Les contes, les romans, les poètes, toutes ces heures à parcourir l'intimité d'illustres inconnus, d’inconnus illustres, toutes ces portes ouvertes et franchies. Elle est en lecture comme la petite fille qui se laissait oublier dans un coin pour regarder le monde tourner. Parfois au détour d'une phrase, elle pleure, elle rit. Parfois les mots la percutent quelque part au dedans, juste là où la vie palpite. Alors elle tremble, elle tremble d'entrer si près en résonnance avec un étranger. Son cœur bat plus vite, ce n'est pas une image, plus fort, ébranlée, chavirée. Il paraît qu'elle est trop sensible.

Par dessus tout elle aime partager le silence, de près ou de loin, elle aime quand le bavardage devient inutile, elle aime quand le verbe se réduit à l’essentiel. Elle aime quand sur la bulle ne se posent que les mots qui peuvent l'atteindre sans la faire éclater. Elle aime la parole ténue, le mot juste, juste à temps, elle aime le mot dépouillé qui se pose sur l’instant comme une plume. Partager le silence, prendre mot, prendre plume. Elle aimait ça, la plume, l'encre, le papier, elle aimait ça,  ouvrir la bouteille d'encre, en respirer l’odeur,  remplir le stylo, elle aimait le glissement du feutre, de la bille, elle avait des papiers de toutes les couleurs et les encres assorties, pour allonger ses lignes et ses états d’âme. Elle aime la dextérité de ses doigts qui survolent le clavier, qui posent, qui corrigent, qui reprennent, qui placent et qui déplacent les battements de son pouls, qui rythment. Elle aime quand sur les pages s'alignent en signes qui défilent ce qui se dit, ce qui ne se dit pas, ce qui ne doit pas être dit, ce qui ne peut pas être entendu, elle aime les mots soufflés de loin, elle aime les mots qui la portent, au delà du raisonnable, au delà du raisonné.

Elle aime le silence comme elle aime l'instant, quand elle réussit à se détacher de l'avant et de l'après. Elle aime le silence comme elle aime les blancs de la conversation et ce qu'ils portent de vérités ténues, ce qu'ils contiennent de secrets confiés, l’air de rien. Elle aime tous les silences, et même ceux qu'on masque pudiquement du voile des mots en l'air, pour atténuer leur force. Elle aime la parole qui habille le frisson de l'instant. Elle aime le silence qui révèle les tremblements d'une voix. Juste parce toute vérité n'est pas utile à dire et qu'il suffit de savoir que les îles savent. Elle aime le silence en réfugiée des réalités lourdes, elle aime le silence comme on aime se laisser porter. Ici et tout de suite, elle voudrait voir la mer, s’étendre sur une plage, de silence.