Vie privée d'une tanche étanche, entre deux eaux, entre deux bas
Par Ginette Fanfiole le vendredi 10 juillet 2009, 12:29 - Idées noires - Lien permanent

Tout se pose et se tait, s'arrête la vie. S'arrête la vie qui continue, le spectacle, n'est-ce pas. Le spectacle au dehors et elle n'y est pas, qui n'y a jamais été. Où est-elle ? Où sont-ils ? Univers étanche, univers imperméable, serait-elle imperméable ? Mais les secousses, les coups de chaud, les coups de froid, les atomes qui crochent en rythme, qui accrochent, qui décrochent ?
Mais les petits enfants qui s'apprivoisent, qui rient et qui pleurent, qui viennent se nicher tranquillement sur ses genoux, qui racontent, qui se taisent et qui s'envolent pour revenir un peu plus tard. Moi quand je serai grand je serai pilote en fusées. Est-ce qu'elle n'existe que pour les petits enfants ?
C'est l'univers qui serait trop petit ? Les rêves d'enfants n'y logent pas bien, c'est sûr, les rêves d'enfants s'effritent, tout n'est pourtant pas à jeter, dans les yeux des petits. Pas pour rien que l'enfance a les yeux qui lui mangent le visage, l'enfance est visionnaire, l'enfance va son chemin sans se poser de question, l'enfance va sa vie en interrogeant le monde. L'enfance s'arrête quand commence le pourquoi. La vie trébuche dans le pourquoi moi.
Elle n'est plus là-bas, elle n'est pas ailleurs. Elle n'est plus une petite fille, elle n'est pas une grande personne, elle a dû se perdre en route. Elle se retrouve, en enfance, lui faudrait y retomber, peut-être, pour repartir du bon pied. Retrouver le goût du vélo sans les pieds sans les mains, l'odeur des feuilles mortes, le jaune pâle des coucous et la lumière des boutons d'or. Retrouver sa trottinette et les rues sans voitures. Retrouver les chemins creux et les bottes de paille. Retrouver la basse-cour et les œufs qu'on ramasse, le lait qu'on va chercher à la ferme, et qu'on fait bouillir en rentrant. Retrouver son ballon et la vieille quatre chevaux.
C'est là qu'elle s'est perdue, c'est là qu'elle est restée, là qu'a poussé son sourire d'enfant trop sage. Le début du silence et du secret. Sans raison apparente. Un éclair de conscience sous un vieux préau, de la farine et de l'eau. Un poids qui tombe de nulle part. L'âge de raison ? L'âge déraison ?
Le monde n'a pas disparu. Le cri du marchand de peaux de lapins, le bourrelier qui vendait un bout de corde pour sauter à la récré, l'école des filles et l'école des garçons, les caramels à un centime, le monde a continué. Les premiers supermarchés, les premières vacances à la mer, les longs étés dans le jardin, les cabanes à lapins, la cueillette des cerises, les baignades à la rivière. Le monde n'a pas disparu, c'est elle qui s'est arrêtée, comme une montre jamais remontée. Pauvre pomme à la gomme, perdue dans ses livres et dans ses pensées.
Petite pomme en solitaire, déjà. Petite pomme à l'écart, frileuse, petite pomme et ses histoires dans sa tête. Petite pomme en cachette. Petite pomme et grande margoulette, bavarde que personne n'écoute. Petite pomme à l'abandon, camisolée dans l'interdit. Petite pomme teigneuse sans savoir pourquoi. Petite pomme honteuse d'être teigneuse. Petite pomme peureuse. Petite pomme pourrie.
Petite pomme en exil, en quarantaine, encore, quarante et des années après. Petite pomme pâlotte, petite pomme falote. Petite pomme obstinée, toujours là, toujours muette, petite pomme et sa grande gueule impulsive, petite pomme en cible, pas invincible, petite pomme et ses pourquoi désolés, petite pomme passante à la bande, petite pomme double face, le rire et les larmes, l'un masquant l'autre, et réciproquement.
La colère est tombée. L'incompréhension est restée. L'ignorance. La certitude de ne rien comprendre, de se tromper sur toute la ligne, tout le temps. L'usure. L'incapacité d'être.
Elle se voit dans les yeux des autres, elle s'étonne d'y exister, en positif, elle qui ne sait être que le négatif d'elle-même, image aux couleurs inversées, velléités jamais abouties. Son reflet plus présent qu'elle. Elle ne fait que passer. Comme ces oiseaux aux ailes trop longues qui ne peuvent jamais se poser. Elle ne sait pas se poser.
Elle rêve de terre sous ses pieds. Elle rêve de gravité. Marre de flotter entre deux courants d'air. Elle rêve de s'arrimer. Marre des intempéries, elle rêve de s'abriter. Plonger. Elle a souvent rêvé s'immerger, respirer à pleins poumons les eaux sombres des profondeurs, se reposer. S'enfouir. S'engloutir. S'apaiser. Plus jamais remonter suffoquer à la surface, boire la tasse une fois pour toutes. S'éteindre comme ils disent. Eteindre ? Quoi ?