J’écris comme on respire, j’écris pour être et pour devenir. L'écriture est l'espace où je peux être sans dissimulation, sans complication, sans oblitération, l'écriture est le lieu où j'existe, d'où on ne peut pas me chasser, le dernier recours, l'ultime refuge. La fin de la fuite, de la course effrénée, l'endroit où je reprends souffle, asphyxiée. L'écriture est la terre où je m'enracine, le ciel où je déploie mes branches, l'écriture est mon pays.

Hêtre en terre d'écrit. Je suis entière, je ne suis personne, je ne suis plus personne. Je fais mon chemin, mot à mot, et les silences, comme en musique, le souffle. Je fais mon chemin, du bas vers le haut, de l'obscur vers la lumière, du sol vers le ciel, je m'étire dans toutes mes directions, les enfants sur mes branches, ce sont les enfants qui grimpent aux arbres, et les chats. L'arbre enraciné, moins vivant que l'oiseau sur la branche ? L'arbre aux serins, serein, le chant des oiseaux et la voix du vent, emmêlés. Je suis immobile, de toute éternité, sans mes branches le vent est muet, l'oiseau ne fait pas son nid.

J'écris comme je m'enracine, j'écris clandestine, en sous-sol, j'écris comme on se cramponne, pour ne pas me laisser renverser, le vent me secoue comme il passe et je craque, je vacille, le vent dans les feuilles, l'effeuille, œil pour œil, l'œil du cyclone, l'œil du tourment. J'écris comme on résiste, sans avoir choisi, j'écris comme on s'obstine, comme on persiste. Je ne signe pas, je saigne.

On m'a nourrie au sombre et au secret, dans la froideur de l'obscur, au profond. On m'a nourrie de silence délétère, de vérités mensongères, de vices cachés. On m'a nourrie d'ordure et de pourriture. On m'a nourrie de la fausse innocence des victimes en résurgence, je nourris la résilience d'un enfant fou. Sa souffrance ignorée et ses rêves résiliés, obsolètes, ses certitudes erronées. Son amour implacable.

On m'a élevée en mauvaise herbe et j'ai grandi dans le terreau de l'inconscience, dans la chaleur du verbe et du silence, du verbe en silence, j'ai grandi dans les livres des greniers poussiéreux, dans la pénombre, dans la peine, ombre, à peine. Indésirable chez moi, déplacée, malséante. J'ai reconstruit le monde autour de moi, page à page, j'ai cherché dans les livres sans savoir que je cherchais, monde parallèle, se taire pour n'être pas interdit.

Hêtre pour n'être pas vue, se faire bois parce qu'on n'est pas de bois, tendre quand même vers la lumière, vers l'infini. Hêtre pour être malgré tout, sans haine. Pardonner ceux-là qui m'ont faite et qui m'ont détruite, sans savoir, et dans le même temps. Comprendre leurs limites et accepter les miennes. C'est ainsi. Comprendre sans mot. Les mots n'aident pas à comprendre. Je cherche en ligne droite, le chemin le plus direct de vous à moi, sinuer sans insinuer. Poser ma peur, l’ignorer, la laisser de côté.

C'est compter sans le vent, la peur n'empêche pas le vent et les rafales, tomber, vivre caché, vivre couché, renversé, déraciné. Vivre immobile, un œil sur les nuages, là-haut, un œil sur les étoiles et sur l'ami Pierrot au travers du ramage. Bras tendus aux oiseaux de passage, et les enfants dans les branchages. Ramages. J'ai tout mon temps, toutes les patiences, j'ai l'éternité devant moi, la mort à mes pieds. Je n'attends pas, c'est ici que je suis et m'étends. Je suis. Ici et maintenant, et pour tous les temps, je suis, en toute intempérie, impassible, impossible. Je suis. Du verbe hêtre.

Je pluie.

C'est long une vie la nuit. J'écris comme on craque une allumette, pour allumer une bougie. Le vent. Le vent, et la pluie...