Elle leva lourdement ses fesses du fauteuil où elle s'était posée, un fauteuil de bois, un fauteuil de pub écossais. C'est en tout cas ce que prétendait le brocanteur qui le lui avait vendu. Elle alla fermer le robinet dans la salle d'eau. La tuyauterie devait être rincée maintenant. La chatte qui affectionnait de dormir dans le lavabo par temps chaud, et dieu sait qu'il avait fait chaud cette dernière semaine de classe, la chatte lui bouchait régulièrement l'écoulement en y abandonnant ses poils. Elle n'avait pas le cœur de l'en empêcher, en était quitte pour un petit coup de déboucheur liquide de temps en temps. Les écolos diraient qu'elle bousillait la planète. Elle emmerdait les écolos. Foutues pour foutues, au point où on en était et vu le tour que prenaient les choses, elle s'en tamponnait grave, de la planète.

Elle croisa ce-faisant une litière sale qu'elle n'avait pas eu le temps de nettoyer ce matin, avant de partir au garage pour faire constater l'état de délabrement de son véhicule. Elle attrapa une pelle et entreprit de vider la merde dans la poubelle. Elle se baissait péniblement, foutues hanches de merde. Le rhumato allait encore l'engueuler à la prochaine visite, sûr qu'elle avait encore grossi. Elle se foutait du rhumato, encore un qui n'aurait pas le courage de l'aider à se faire la belle si elle le lui demandait. Qu'il lui fasse son ordonnance, et basta. Elle ne connaissait qu'un moyen de se faire la belle, et non, elle n'avait pas le courage non plus. Et puis se retrouver enfermée je ne sais où comme ils avaient fait à... Peu importe à qui ils l'avaient fait, elle n'avait aucune intention de se laisser entrevoir. Peut-être qu'un jour elle finirait par trouver au fond d'elle assez de dignité pour se barrer sans tirer la moindre révérence. 

Elle avait rempli la caisse en plastique de flotte et y avait jeté une pastille d'eau de javel, elle referma la cabine de douche pour que le chat n'y vienne pas. Il se frottait à ses jambes et miaulait, impérieux. Elle savait que si elle le prenait avant qu'il ait donné sa permission, cette saloperie la grifferait, la mordrait peut-être. Elle se pencha en avant pour lui caresser le dos, comme il aimait. Après quelques minutes de frotti frotta, un coup côté tibia, un coup côté mollets, il s'assit devant elle, miaula encore, se redressa et lui posa les deux pattes avant haut sur les cuisses. C'était le laissez-porter, elle l'attrapa sous les aisselles, est-ce qu'on dit ça pour un chat ?, et se le cala dans les bras. Il se coucha sur le côté, malgré son embonpoint, telle maîtresse telle bête, lui colla son museau dans le pli du coude et se mit à téter sa manche en lui pétrissant le gras du bras énergiquement de toutes ses griffes. Chaque fois qu'il faisait ça, elle pensait à la chanson de Brassens et elle se marrait. Tonton Georges n'avait jamais bercé ainsi ses félins, Margot n'avait jamais dû dégrafer son corsage, la griffe de chat ça fait mal.

Il avait dû sentir qu'elle se moquait, c'était un chat très intuitif, quoi pléonasme ? Il sauta sur la moquette. Elle balaya du regard le bordel ambiant. Crevée. Elle était juste crevée, ça tombait bien. Une journée ménage épanouissante l'attendait. Elle ferma les yeux, ça sentait l'ambre, dans le salon, la vanille dans la salle de douche, les petits loulous avaient fait dans les odeurs cette année. Des bougies parfumées sur l'étagère encombrée, elle soupira. Le guéridon riait, elle y avait regroupé ses bouquets. Heureusement qu'elle avait des petits admirateurs de cinq ans pour lui offrir des fleurs. Elle les avait envoyés en vacances, bien contente de les refiler un peu à leurs géniteurs, après les remerciements d'usage, elle espérait qu'ils n'étaient pas tous de politesse. Elle s'était réfugiée dans son troisième sans. Avant de profiter, elle avait du pain sur la planche.

Elle s'était réveillée trop tôt, comme tous les jours, elle se réveillait toujours trop tôt. Pourquoi elle ne dormait plus, elle ne savait pas. Ses nuits raccourcissaient, elle voyait presque chaque jour le lever du soleil, maintenant. Parce qu'en plus il faisait soleil. En attendant la voiture ce matin, elle avait acheté un magazine photo, pour tuer le temps, faute de mieux. Elle avait refusé trois cafés, cette rage de vous faire avaler du café dès que vous sortiez de chez vous, et elle avait feuilleté un peu. Elle avait vu des objectifs, elle regardait bien, elle allait s'en payer un. Oui, en plus de la bagnole diesel, et elle emmerdait la planète, les écolos et le reste. Puisqu'elle avait encore quelque temps à passer ici-là, autant trouver des occupations qui la feraient marrer. Elle ce qu'elle aimait, c'était regarder. Il y avait là un objo pour les portraits et la macro, tiens donc. Tropicalisé, comme son boitier. Fallait qu'elle essaie, ses petites bêtes avec le 18-250, c'était pas une réussite. Elle observait les images, elle regardait les réglages, faire c'est oublier, quelquefois. Pas faire le ménage ni le repassage, non, ça rien de tel pour gamberger.

Faire des photos ça lui occupait toutes ses parts de cerveau, la réflexion tuait le réflexif, pendant ce temps là elle pensait pas. Elle pensait à rien. Elle ne cherchait plus ce qu'elle avait de trop ou de moins. La passion, c'est juste une manière d'effacer ce qui fait mal et qu'on ne sait pas. Passion n'était pas le mot juste, elle aurait dû mettre intérêt, et ça aurait suffi, mais qui entend intérêt comprend écoute polie, les mots ne sont jamais entendus pour ce qu'ils sont, encore moins pour ce qu'il disent. Regarder le monde, elle aimait, ça lui permettait de s'oublier.

Elle croyait qu'elle n'existait pas, c'était une erreur, c'était juste qu'elle aurait voulu ne pas exister. Elle détestait tout ce qui la ramenait à elle quand elle voulait s'oublier. Quoi qu'elle fasse, elle faisait mal, quoi qu'elle dise elle disait mal, elle ne comprenait rien à cette espèce d'hostilité ambiante, le soleil brillait pour tout le monde sauf pour elle, quand un avion tombait, fallait que ce soit sur ses pieds et pour comble c'était sa faute, toujours. Elle ne savait pas pourquoi, et elle s'en foutait, autrefois elle avait voulu que ça s'arrête, maintenant, elle ne l'espérait plus. Elle aurait voulu devenir insensible, comme on se crève les yeux, devenir aveugle du cœur. Elle disait cœur faute de mieux, et puis parce que c'est vrai que c'était juste à l'intérieur, juste au centre d'elle, ce je ne sais quoi qui dérangeait. Elle n'aimait pas déranger, alors elle se rangeait entre ses quatre murs, elle se taisait. Elle regardait avec étonnement, avec incompréhension les indifférents qui l'entouraient, elle disait indifférents parce que le masculin l'emporte sur le féminin. Elle aurait pu dire les différents.

Elle regardait avec curiosité les sans émoi autour d'elle. Avec tristesse, sans effroi. Elle observait leur antipathie envers à son endroit et comme ils savaient faire la gueule quand elle leur montrait qu'elle savait, qu'ils ne l'aimaient pas. Elle les effaçait quand elle rencontrait d'autres sensibles, on ne peut pas mettre sensible au féminin, c'était dommage, elle n'en connaissait pas au masculin, au neutre à la rigueur, pour les enfants. Elle leur ouvrait les bras quand elles pleuraient, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire. Elle leur racontait des conneries quand la tristesse les mordait. Alors, elles s'appuyaient sur elle comme si elle tenait debout, comme si elle était solide, si elles avaient su. Elle devait être grande, pour ainsi donner le change dans l'échange, elle avait toujours été à genoux. Juste assez grande pour faire illusion, juste assez pour tenir à distance les cons et les mauvais. 

Elle revint à son magazine, crevée, elle était crevée. Un jour ouvrable elle aurait bossé, comme d'habitude, elle aurait assisté à sa répète, elle se serait endormie tard, et elle aurait devancé l'aube. Mais c'était vacances, c'était la première, et le sommeil la fusilla sur le sommier en pleine journée, les lunettes encore sur le nez. Ce fut la chaleur qui la réveilla. Elle alla rincer la litière oubliée, rincer le bol de son petit déjeuner, et se rendormit de l'autre côté. La fatigue l'avait enfin rattrapée, les tartuffes pouvaient rire, monsieur Jourdain n'en saurait rien. Comme une masse, elle dormait, terrassée.