Lucie en vain
Par Ginette Fanfiole le dimanche 14 juin 2009, 13:22 - Anges fantasques - Lien permanent

Vous ne la voyez pas, Lucie l'étrangère. Vous n'en savez rien. Elle peut bien pendre son linge sale au grand vent, tripes étalées au grand jour, et même au grand soleil, elle peut se répandre, tout exhiber, tout se permettre. Toutes les impudeurs, toutes les indécences, toutes les obscénités. Elle peut tout dire, vous n'entendez pas, ses quatre vérités ni les vôtres, chaque mot inutile à l'arrache-cœur, en écharpe. Le verbe au plomb, à la mine comme à la casse.
Silence de châsse, lourd de vide et d'acompréhension. Qui est-elle ? Elle est puisqu'elle pleure, le cogito n'a jamais fait exister personne. Ou alors la pomme est aussi, les pommes, parfois ça pense. Ce qui est pleure et panse, penser, c'est après. Penser ne panse pas, c'est lécher qui panse. Est-ce qu'on pense les plaies ? Allons, soyons sérieux, cessons de penser, un peu, dépensons. Elle s'arrête, elle embrasse les plaies sur les lèvres. La sienne est, dixième et d'Egypte, première née, mort née. La vie, c'est un cœur qui bat, déjà.
Elle a pris langue, elle panse, ça ne se fait pas, c'est indécent. La décence, c'est se cacher, la décence, c'est mettre au secret, elle sait. Elle ne décompense pas, elle dépense, effarée, les économes à l'entour, postés, patients comme des vautours.
Elle est étrangère, sa mère en son temps n'a pas eu le temps, ses plaies ne sont pas léchées, alors elle a pris langue, comme on panse. On ne peut pas sucer son pouce indéfiniment. Elle a pris langue et trois chats, les râpeuses apaisent, fermes et sèches, qui poncent la peau, à fleur et à cœur. Sage est le chat, sans laisse, feutré, présent. Le chat revient toujours chez lui. Si le chat revient chez elle, chez elle c'est quelque part, pour un peu elle deviendrait quelqu'un. Pour un peut.
Devenir quelqu'un. Pas quelqu'un de spécial, pas quelqu'un d'important, juste n'importe qui, une quelconque, devenir. Soit les dés sont pipés, soit il en manquait un, au moins. Elle sait bien qu'il lui manque quelque chose qui la ferait quelqu'un. Elle vous demanderait bien quoi mais vous ne l'entendez pas. Pipeau, les pépins, le ver est dans le fruit et ne voit pas Caïn. Papi est parti, il s'en lave les mains, à toi de faire, Lucie. Elle ne peut pas, peau de balle sur peau de chagrin.
Cent fois sur le métier elle a remis les braises, cent fois elle a soufflé. Lucie n'y voit rien. La flamme au creux des mains qui la brûle, éclaire des chemins qui ne sont pas les siens. Lucie se consume, Lucie fume. Lucie s'enferre dans la lumière, elle ne sait plus ce qu'elle a vu. Lucie s'englue. La toile de l'araignée, le fil à soi qui l'enserre, Lucie n'est pas chenille, souffler n'est pas jouer, Lucie s'éteint, souffle coupé, Lucie se meurt, en vain, en vin se marre. S'amarre. Larguée.