Larme à la bretelle
Par Ginette Fanfiole le dimanche 14 juin 2009, 01:41 - Instants en instance - Lien permanent

Partie. Les écouteurs aux pavillons pour oublier la rumeur. La colère broyée au creux des paumes. Le regard rivé aux orbites, les yeux fixes. Elle est partie le pas heurté, sans tourner la tête ni de droite ni de gauche. Ne voir, n'entendre personne. Elle est partie droit devant, raide comme l'injustice, dure comme l'indifférence. Droite et froide. Elle a serré fort les poings pour empêcher les larmes de poisser, la rage au corps. Au pas cadencé du petit soldat qui marche au casse-pipe, au delà de la peur, le petit soldat qui va à la mort, même pas ivre, vite et sans regarder, plus tôt fait, plus tôt quitte.
Jusqu'au pont, la musique entre les oreilles, le rythme sourd à ses tempes comme une artère qui bat trop fort. Jusqu'au bord de l'eau où elle noierait ses dérives si elle savait nager. Elle a mitraillé le paysage avec hargne, comme si elle avait eu des comptes à régler avec les péniches à l'attache. Elle a mitraillé le vilain petit canard, longtemps, à bout portant, elle n'est pas devenue cygne pour autant. L'œil au viseur, elle a poursuivi son subjectif à travers l'objectif, avec fixité, avec raideur, elle a arrêté les images, piégé la lumière dans sa boîte noire, comme on écoute les murs crier silence.
Les murs étaient verts de rage, mais l'orage n'a pas éclaté. Elle a suivi la rive comme on implore un reste d'enfance, saisi à la volée les ailes d'une demoiselle, brillantes comme celles du scarabée. Amédée ne sera pas resté bien longtemps esseulé. Masséters contractés pour ne rien laisser échapper, mâchoires crispées, hostile. Concentrée sur un pétale de fleur, sur un nuage de passage ou sur un épi de blé, comme si cela seul pouvait lui parler, comme si cela seul la faisait exister.
Elle a déclenché, en mitraille, à la rafale, dent serrées, comme on se bat, cuirassée, retranchée. Elle a déclenché en sursaut, comme une révolte sans cible, sa rogne à la morgue en bannière, à la bravade, à la chamade. Ce cœur qui ne veut pas cesser de battre, cette vie qui ajoute les minutes aux heures et les mois aux années, longue aux arrières, interminable à l'à venir, sans talent et sans objet. Vie étriquée, sans surprise et sans panache, la fureur sous pression jaillit de sa propre médiocrité en jet brutal. Le tyran c'est elle, acculée, levez-vous. Au poteau, au mur, elle refuse le bandeau sur les yeux, comme dans les livres héroïques qui narrent le chemin de croix des braves.
Elle n'est pas brave, elle n'a pas le choix. Les héros ont-ils eu le choix ? Elle attend la fin, comme une délivrance, elle attend qu'on la tire, comme à la foire, elle rêve de sa tête qui éclate. Elle rêve de la chute stoïque qui ferait d'elle une héroïne. Elle presse elle-même la détente et son rire la secoue, sarcastique. Elle hausse les épaules, impassible. Le ridicule ne l'a toujours pas tuée. Le soleil qui se couche annonce la prochaine journée, identique. Elle met son appareil en joue et souffle doucement sur un coquelicot pour chasser un puceron déplaisant. Les pétales s'envolent et tombent, rouge sang, sur le blé en herbe. Comme un coup de couteau dans la paix de l'enfance.
Il faut toujours qu'elle casse tout. Elle ne sait plus retenir ses larmes.