Marelle désemparée
Par Ginette Fanfiole le mercredi 24 juin 2009, 10:04 - Narcisse en abîme - Lien permanent

Je ne vis pas, je suis sage, ma révolte m'a mangée. Je suis sage, c'est pour ça. C'est pour ça que je ne le suis pas. J'ai toujours manqué de courage, je n'ai pris aucun bagage et je ne sais pas ce que je fais là. Je fais lasse. Ma vie ne change pas, quoique je fasse. Quoi que je ne fasse pas. Toujours rien. Dedans, dehors, toujours cette frontière, impalpable, implacable, entre le monde et moi. Et le grand silence étale. Je peux bien dire n'importe quoi, ça ne traverse pas. Il n'y a que quand je me tais qu'on m'entend quelquefois. Quelquefois.
Je ferais mieux, de me taire. Bien sûr, je ferais mieux, d'ailleurs je me suis tue comme on se tue quand on n'y arrive pas. Je me suis enterrée vive. J'ai vécu en apnée des années détachées, en absence. Je ne sais pas ce qui m'a réveillée, je ne veux pas. Inutile. C'est inutile. N'être pas d'ici, c'est pas tellement grave. N'être pas sans importance. C'est n'être de nulle part. Je veux me rendormir.
C'est une erreur monumentale. Je suis. Je suis une erreur, une étrangère, une amnésie, du diable si je sais qui m'oublie, ça aussi j'ai oublié. Même pas un grumeau ou un cheveu dans le potage, je suis et je ne suis pas et je n'ai rien à suivre. Mes quatre murs se referment sur moi et me broient. Je grandis dans ma vie qui rétrécit. Passage obstrué, voie sans issue, le demi-tour ? Faire volte face ? Un demi-tour en cellule, pour la vue sur la cour ? C'est un peu court.
Devenir quelqu'un d'autre ? Pour devenir il faudrait être, je ne suis que la prisonnière d'un dieu imbécile qui a jeté cinq dés. Le premier coup m'a faite robuste, c'était la première malédiction, ça pourrait durer longtemps. Le second coup m'a faite bavarde, mais dans la tour de Babelle, je suis seule à parler mon langage et je vous écoute avec les yeux. Le troisième coup m'a faite muette. La larme à l'âme, la lame à l'œil. Vif et acéré l'œil, sans complaisance dans le miroir. Incassable. Impitoyable. Galerie des glaces en solitaire, partout mon reflet, et pas de sortie. Le quatrième m'a faite colère. Impuissante. Impuissance au carré. Impuissance dix, la force de l'impuissance, et comme elle accule au néant, c'est fou.
Le dernier coup était cassé. Pour des prunes ou pour du beurre, le dernier coup n'a pas compté et je suis restée à cloche-pied. Petite fille c'était facile, la marelle est un jeu d'enfant et j'allais de la terre au ciel, sans savoir que j'y allais. Je me rappelle comme j'ai pris pied dans la réalité, un jour comme un autre, ni bleu ni sombre, un jour sans histoire. Un jour sans raison. Je n'ai jamais retrouvé, ni la terre ni le ciel, je navigue de l'un à l'autre, le coeur gros comme le temps, c'est selon.