Enfants sages. Premiers de classe que tout le monde oublie, ou cancres en silence, à l'ancre au radiateur et de l'encre plein les doigts, ailleurs. Rêveurs, absents, trop présents, toujours à l'heure, enfants sans histoires, enfants sans histoire. Enfants sans existence. Enfants paquets posés ici et là, enfants plombs qu'on traîne derrière soi, enfants immobiles qui ne dérangent jamais leur chambre et qui parlent tout seuls aux oreilles des murs.

Enfants trop bruyants, trop encombrants, toujours, quelle que soit l'application qu'ils mettent à s'effacer. Enfants qui ne posent plus de questions, apprennent à comprendre tout seuls, à bien écouter, à bien regarder. Enfants immobiles dans leur lit aux petits mâtins, enfants immobiles les yeux ouverts, pour ne pas déranger. Enfants niés, enfants ignorés. Premiers, toujours derniers, solitaires propres et bien coiffés, qui ne manquent jamais de rien. Enfants parqués seuls. Enfants qui lisent trop tôt, ou qui ne lisent jamais. Enfants qui ne savent  parler qu'isolés, parce que leurs vérités ne sont jamais bonnes à dire. Enfants aux discours d'adultes stéréotypés. Enfants de l'intérieur, repliés, réfugiés, a-siégés. Enfants par omission.

Ils ne sont ni le cancre borné, ni le trop bon élève qu'on croit, ils ne sont que le filigrane de leur propre identité. Ils deviennent plus à force d'être moins que rien, vieux avant l'heure, gauches et maladroits dans leur corps qui dérange. Corps bien tenu, bien nourri. Corps immonde, corps sale, corps malade, corps corvée, répugnant, repoussé, repoussant. Mutisme permanent, autisme acquis, peurs sans recours. Arrête ton cinéma, va te coucher, dors. Larmes sous les draps et crises d'angoisse, les yeux écarquillés, les sanglots étouffés, laisse ta sœur dormir.

Je te parle de leur monde inventé, il faut bien respirer. Le rêve, c'est l'île des naufragés solitaires, des naufragés involontaires, elle était rose la mienne. Je pourrais te parler de la première histoire qui fascine, d'un canard amoureux d'une étoile et qui plonge dans le Clair Matin. Le rêve c'est l'évasion des enfermés dans l'Interdit. Grand I, tout interdit et les enfants aussi. Sidérés, ils deviennent sidéraux, personne ne les voit plus, ils sont partis dans des ailleurs où personne ne peut atteindre.

Enfants mutiques. Enfants artistes. Enfants naufragés à l'erre de Robinson Crusoé, qui découvrent l'Amérique de Colomb la Lune et la prennent pour la réalité. Enfants bulles à l'écart, enfants miroirs, enfants flottants sans plancher pour se mouvoir, le plancher des vaches, celui où paissent les trains dans les rails, bien droits, et l'errance, et le mal de l'air. Même pas l'air, ils ont, enfermés qu'ils sont, ils étouffent, l'air de rien, ils flottent quand la pluie ne les tombe pas.

Ils n'oublient pas.