Entrechants entre chats et loups
Par Ginette Fanfiole le vendredi 29 mai 2009, 19:17 - Hallucinations - Lien permanent

Pas raisonnable. Ce n'était pas raisonnable, non, de me jeter là. Auraient mieux fait de me laisser aller à mon destin. Au ruisseau. Au caniveau. C'était bien parti, hein, c'était bien parti pourtant. On aurait tiré la chasse, et j'aurais respiré les eaux, directement, de la poche au ru, sans passer par la case départ, sans toucher les vingt mille. Vingt mille lieues, sous les mers et sans la mère, d'entrée de jeu, ça m'aurait bien plu ça. Ça m'aurait soulagée, et vous avec.
Je suis enclume, je suis plomb, je vous tire, en bas, en dessous, je vous enfonce. N'y voyez pas présomption, je vous enfonce comme je m'asphyxie, tirez-vous. C'est vrai que je m'en fous, j'ai fait le tour de mes incapacités, soyez sûrs qu'il n'y a rien à faire. Tirez. Ou partez. Ou tirez et partez. Je n'espère plus. Pourquoi ça tombe toujours sur ceux qui veulent vivre ? Pourquoi est-ce que je reste là, asphyxiée comme une carpe hors de l'eau quand d'autres sont fracassés en plein vol ?
Une carpe hors de l'eau. Ça vaut une truie qui doute, ça, non ? Je suis muette comme une carpe hors de l'eau, puissante, et condamnée. Damnée. C'est long l'agonie des carpes, il n'y a de cimetière que pour les éléphants, les carpes n'intéressent personne.
Les carpes et leurs cris silencieux, les carpes, un peu ridicules sur les bords, sur les bords de l'eau. Une carpe à la dérive, ça aurait eu de la gueule, une carpe sur la rive... C'est fatigué les carpes, c'est fatigant l'apnée, mais le chlore au fond de la piscine, le chlore, ça brûle. Mondes aseptisés. La carpe au fond du trou boit. Au fond du trou d'air évidemment. La carpe. Muette et virulente, agonie vigoureuse. Le coup de couteau qui ressuscite, le coup de couteau qui remet de l'eau au moulin et du sel sur les plaies. Une carpe c'est pas une morue, faut pas laisser saler.
Donne-lui quand même à boire, dit son pair. Carpe diem en diadème, princesse des scies, lance son cri muet. Le cri des carpes au désespoir, tu reconnais pas ? Tu reconnais pas, hein, tu as tes propres poissons chats à fouetter. Touche pas aux miens. Mes chats poisseux enfermés à perpétuité, mes chats condamnés, sans preuve et sans tort, et l'espace compté. Mes chat décagés et pas dégriffés, mes chats méchants, mes chants, mes champs de mines. Bonne. Bonne mine. Elle a bonne mine la mèmère aux chats, qui par le chas d'une aiguille passera.
Au chat la mère Michel, au chat, au chat perdu, au chat trouvé, au chat botté, enchantée, quel chantier. Assez. Enchâssée. Allez vous étonner, qu'aujourd'hui je ne rêve que de me foutre à l'eau. Je l'ai manquée de si peu. Il suffisait d'un rien, j'étais sauvée, au moins j'étais épargnée, et le monde avec.
A défaut de se jeter à l'eau, s'y foutre. Foutre. C'est tellement juste, tellement droit, tellement incontournable. Se foutre à l'eau. Se foutre, pas s'en foutre, pas mélanger. Pas faire partie du sérail, ça éraille, on a assez raillé ailleurs. Paix. PAIX ! Paix aux enfers et aux hommes de mauvaise volonté, paix à leurs âmes et à leurs femmes, les chevaux jetés en pâture et montés à cru, deux bras autour de leur cou et la crinière dans les yeux. Chevaux fous.
Le désespoir ça nage, entre chien et loup de mer, homard au bar, le désespoir ça te pince la corde sensible et tu crisses, comme un sein entre deux ongles. Ils disent que ce n'est rien. Le désespoir comme une lame, aiguisée, appuyée, enfoncée, qui descend lentement depuis la nuque aux reins, le frisson impuissant de la grenouille mal décervelée, l'horreur figée. Le désespoir en pince de crabe te coupe les tendons, Achille, tu n'iras pas loin, tu n'iras plus. Tu riras, juste tu riras le rire du dément. Le rire du dément. Démenti.
Tu pourras toujours dire que ce n'était pas vrai. Tu pourras. Une larme de plus à la mer, une larme de moins, quelle affaire. Les stances sont dites, Edith, les dés sont jetés, les chiens sont lâchés. Les chiens. Serviles et infidèles, toujours à la solde du plus fort. Toujours à la solde d'un seul. Les chiens étriqués, lâches, les chiens.
Commentaires
LA SEMAINE paru dans le dernier n° du nouveau recueil
(lundi)
Tu es le prix du blé, rien d'autre.
Enterré, de toi ne savoir n'attend plus rien.
De rouge et magnifique, celui que j'aime est devenu blanc de
honte.
Tu as moulu, tamisé la poudre sur un linge écru.
Puis est passée la femme de ménage avec son bouquet d'éponges,
son seau de sciures, son balai international.
Malade et hautain
tu as loué la cave Château Pétrus à tes infinis regrets.
Tu es le jour où Il aurait dû s'arrêter,
ne plus fabriquer la poudre à priser,
ne plus la vendre aux innocents.
Périmé avant la fin de la semaine,
après avoir changé de robe,
tu sautais dans le jour incolore.
Dans la rivière on lave le linge, c'est ainsi que ça commence.
Quatre jours durant l'albatros nettoie ses oeufs
pour le salaud du Styx - le savoir descend au bout d'une corde.
Charrions donc en famille le linge sale et les cendres, le pélican au bord du fleuve fera rendre gorge aux savants. Je ne crains rien, mes terres sont incultes, ni dieu, ni maître. La paix des profondeurs, dans le sombre et l'obscur, au grand jour les draps blancs.