Bien sûr, le monde est laid, le monde est ainsi. Il faut bien de temps en temps tourner l'œil ailleurs, de l'autre côté, on ne peut pas pleurer tout le temps. On ne pleut pas toujours, n'est-ce pas. Il faut bien soleiller, de temps en temps, et sourire pour fleurir. Même les fleurs du mal fleurissent, oui. Et le sourire du diable. Tout sourires le diable, il est heureux le diable, le sourire endiablé, pas moins vivant que celui du béat. Tourner l'œil de l'autre côté, s'évanouir, à l'envers du décor. C'est où, l'envers ? C'est où, dis, l'autre côté, puisque décidément, la mort n'est pas prête aujourd'hui, qu'elle a d'autre chats à fouetter ?

L'autre côté du monde, c'est moi, c'est la plongée en intérieurs, impérieuse, c'est la respiration, c'est le souffle profond après le souffle court, le souffle mesquin du dehors qui mord. Respirons donc, rentrons, la vie c'est dedans d'abord, si je meurs le monde meurt avec moi. Vivons donc pour que le monde vive et soyons généreux à peu de frais. Bien frais et sans effroi, choisissons nos mondes et chassons les immondes. Dieu ! Convoquons Dieu et apurons les comptes. Pour toute l'incomplétude et l'a-finition des créations, pour l'irresponsabilité, pour la démagogie et la manipulation des foules, pour l'adoration des souffrances inutiles, Dieu, dehors.

Dieu chassé du paradis, une bonne chose est faite. Fête ! Revenons à nos chansons à boire et à aimer, un rien d'amertume dans le breuvage, les singes en enfer et le démon offerts, il faut battre le fer, il est bien chaud. Damnés pour damnés, et pour l'éternité, soyons chics dans les dessous, l'élégance en diable et la morgue au nez. Ignorons. Ignorons ce que nous ne savons pas changer, qu'ainsi soit-il ne soit plus. Tournons de l'œil grisés par l'ombre, nous sommes lumière en secret. Au secret. Il faut éclairer le regard des petits enfants, il faut qu'il sachent leur lumière avant que de les exposer, livrés, brûlés aux éclairages mensongers des manipulateurs.

J'ai usé patiemment les chaînes de mes boulets, longtemps, et des ongles et des dents, dans le silence et l'obscurité. Les chaînes qui me pèsent ne m'immobilisent plus, lentement, je marche, ankylosée, mais debout quand tant d'autres ne se savent pas couchés. J'en ferai des armes, elles voleront aux visages de ceux qui croient soumettre, je briserai leurs yeux de verre, j'éteindrai leur regard, ils ne nous verront plus. Nous n'existerons pas, alors nous pourrons vivre.

Entiers. Ignorer, en toute connaissance de cause, et sourire. Fleurir le sourire dans les yeux des petits. Leur apprendre la pluie et les larmes, sans sel et sans fiel, assez de petites salées aux lentilles, soyons fous, gardons le flou et posons les lunettes, on ne voit pas qu'avec les yeux, et surtout pas avec les cieux. A la fraîche et à l'eau claire, c'est au crépuscule qu'on arrose, avant la nuit. C'est au secret qu'on se cause, après l'amer et la brûlure du sel et du soleil divagués, c'est de l'autre côté. L'autre côté du monde, c'est toi, en parallèles, les mondes, c'est vous, c'est eux, pas tous immondes. Plongées en intérieurs, sans masques et sans bouteilles, l'oxygène des rêveurs, à pleins poumons. Le rêve. La partie immergée de l'iceberg. La face cachée de la lune. La part obscure et fraîche de la réalité des fondus enchaînés.