Puisque c'est sans issue, elle porte ses pas au hasard, raide et mécanique comme une statue qui marche. Puisque c'est sans issue elle s'enferme au soleil et ce ne sont pas ses pareils qu'elle observe. Elle les voit, c'est déjà trop, bruyants sous le ciel tranquille, qu'est-ce qui leur permet ? Comment osent-ils ? Elle marche, les yeux à l'infini, pour ne croiser personne. Elle marche, emmurée, mer agitée, enfermée sous le bronze imperméable et rigide de sa peau figée.

Seule, le babil du courant et sa jupe qui vole, légère, au vent. Seule sur le sentier familier, claquemurée dans un silence de pierre, tendu à craquer, tendu à la craquer, butée dans son parti pris, butée dans une colère immobile et absurde. Elle écoute le chant de l'eau. Enfermer dans l'image la fraîcheur du ruisseau et le souffle de la brise sur sa peau. Le fil de l'eau et sa jupe qui vole. Elle va et vient, cadrant, décadrant, recadrant, elle cherche, elle cherche le vent et le sens du courant, et sa dureté commence à fondre. Ça s'assouplit dans son dedans. Peut-être même elle va recommencer à respirer.

Passants bruyants, elle fuit. Ils l'ont surprise comme nue, vite, durcir les contours, verrouiller le regard, vite se cacher, se réfugier. Ils sont trop vivants pour elle, ça lui fait mal. Quelques pas pour disparaître, quelques pas, les iris en fleurs, triomphants, de part et d'autre de la surface liquide, voilée d'un film un peu opaque qui trouble les reflets et maquille le courant en immobilité. Une poule s'enfuit. Elle se pose et elle écarquille. C'est son enfance qu'elle trouve, tout son silence de petite fille accumulé, toutes les histoires qu'elle s'inventait. Elle se demande si elle a jamais été là. Drôle de gamine, qui grandissait toute seule, un livre après l'autre, drôle de gamine, toute sa vie dans la tête.

Les iris en fleurs, leur reflet. Elle découpe des fenêtres dans le paysage, elle encadre, en silence, bon sang, tout ce silence, et qui ne dit plus rien. Il n'y avait pas d'iris quand elle était petite, et ce n'est pas ici qu'elle se racontait sa vie. Ici elle venait avec son vélo, et elle descendait la côte sans les mains, bras et jambes écartés, à toute vitesse, le vent dans les yeux, bien calée sur la selle. Sans penser à rien, sans un mot, juste un cri. Le cri des vivants. Quand elle y pense, c'est toujours quand les autres sont là qu'elle se tait. Ces iris, qu'est-ce qu'elle en fait ?

Des clics et des clacs, et des claques qui se perdent. Pas à pas le silence et la paix. Elle aperçoit des jeunes gens et la vitalité fatigante de leur adolescence. Elle se taisait à leur âge, elle s'est tue à tous ses âges. Elle écoutait. Elle regardait. Quand elle parlait, sa voix se perdait dans le vent des paroles en l'air. Elle jonglait des mots que personne n'avait jamais la présence d'esprit de rattraper au vol, de relancer. Elle s'est tue, appliquée, à bien entendre, à bien comprendre, mais elle a eu beau, bien écouter, bien regarder, elle n'a rien appris d'autre qu'à la fermer. Elle taisait ses mots dans des cahiers, elle gribouillait. Ecrire c'est manière de se taire.

Elle a poussé jusqu'au pont, sur une petite scène, plus bas, quelqu'un chantait. Quelqu'une. Elle a laissé entrer le chant et même elle a fredonné avec, c'était le chant de son silence, de ses années passées. Tout en bas, elle voyait la petite estrade et un manège coloré. Elle s'est demandée si elle allait le photographier, avec les rires en cascade des petits enfants et ses couleurs gaies. En photographiant le pont, en fredonnant la chanson, elle se demandait si elle allait garder le manège, et puis elle a continué, en silence, vers le repos du moulin et toujours une chanson au loin.

Toujours l'eau qui court, d'autres ponts, le même murmure en cascade, partout. Toujours des images, debout, assise, à genoux, les toiles de Monet au coin de l'œil, les nymphéas, Giverny où elle n'a jamais mis les pieds. Son ombre, son reflet, regarder sans rien faire. Elle n'a jamais rien su faire, elle n'est pas là pour ça, elle le saurait. Elle est là pour écouter et pour dire, et surtout elle est là pour se taire. Elle va et vient, l'œil au vague, revient sur ses pas, le regard accroché, elle essaie ses images, approche, s'éloigne, elle tourne autour du pot. Parfois elle déclenche. Elle est là pour se taire, c'est sûr, et pour le dire, peut-être.