Fuite en avant sur voie de garage
Par Ginette Fanfiole le dimanche 10 mai 2009, 13:02 - Idées noires - Lien permanent

A l'horloge de ma vie je ne suis jamais à l'heure. J'avance ou je retarde, le temps me nargue et passe, trop long, trop court, le temps passe ailleurs, me met hors de moi. Quand je n'y suis plus il se moque, ben alors, c'était là, qu'il dit, c'était maintenant, c'était juste le moment. Tu faisais quoi, encore ? T'étais où ?
Moi aussi j'étais ailleurs, qu'est-ce qu'il croit le temps, qu'est-ce qu'il fait semblant de croire ? Il le sait bien, qu'on le trompe, tout le temps, à chaque fois que c'est pas le moment. C'est jamais le moment. Autrefois c'était trop tôt, toujours trop tôt, toujours. Les deux mains posées sur la vitrine du monde, j'écarquillais les yeux, j'entendais à peine les qu'est-ce que tu fais là, les c'est pas de ton âge. Quand j'étais petite, j'ai appris à me faire plus petite encore, pour qu'on me laisse au moins regarder. C'est long une enfance, quand toutes les portes sont fermées, c'est long une enfance emprisonnée.
C'est long une enfance en laisse. Je me disais, il faudra que je me rappelle. Quand je serai une grande personne, il faudra que je me rappelle qu'on n'enferme pas les enfants, parce que les ailes ça ne repousse pas, parce que le temps ça ne repasse pas. Je ne savais pas. Je ne savais pas encore qu'un jour je me noierais dans les larmes contenues de cette petite fille-là.
C'est long une enfance en silence. C'est long une enfance à regarder sans rien faire, j'ai dû m'endormir, je ne me rappelle pas. J'ai dû m'absenter, le temps en a profité, je me suis retrouvée grande sans avoir rien appris de ce qui fait grandir les enfants. Je me suis retrouvée grande sans avoir jamais rien su. Il y avait le monde autour, toujours, il y avait la vie, et je n'y étais plus. La vitrine avait dû s'arrondir autour de moi, sans que j'y prenne garde, m'enfermer. Il y avait toujours le monde autour, je le voyais, je l'entendais, mais j'étais escamotée. J'ai tendu la main pour toucher, l'horloge m'a dit : "Trop tard. C'est avant qu'il fallait y penser."
Trop tôt. Trop tard. Demain. Hier. Je n'ai jamais trouvé mon présent. A l'heure qu'il est je ne sais pas. A l'heure qu'il est je ne sais pas quoi faire, je croyais encore courir derrière, et je me rends compte que je suis devant. C'est sans importance, vraiment. Je me demande juste si je me pose et si j'attends ou si je continue en avant. Se poser une question c'est déjà s'arrêter, je ne sais pas ce que je fais ici. J'avais cru entendre quelqu'un, tu vois, comme un bruit de pas derrière moi, comme si le silence finissait par se taire, comme si le temps était à l'heure, pour une fois. C'était peut-être juste mon pas à régler, peut-être l'affaire d'un faux pas. Juste s'arrêter et regarder autour de soi. Juste se remettre à respirer.
C'était compter sans le temps passé. Il s'est mis à balancer, jour après jour, la liste de mes insuffisances, de mes insignifiances, de mes incongruités. Tu crois qu'on me trompe impunément, qu'il m'a jeté à la figure, que j'allais pas te rattraper, tu croyais qu'il y avait quelque chose à sauver, pas vrai ? Tu croyais ça. Il aurait fallu penser à couper ta laisse, d'abord, il aurait fallu commencer par te faire la belle. Tu es restée dans les rails, c'était une imprudence, on ne marche pas impunément sur la voie. Il t'a passé sur le corps, maintenant, le train-train des absences, des oublis. Il fallait ruer dans les brancards, un peu, au lieu de laisser aller.
C'est plus l'heure maintenant, regarde de quoi tu as l'air. Tout est pourri d'humidité, tout est moisi. Ça abîme les larmes. On ne remonte pas des abîmes. La cause est entendue, les minutes du jugement inscrites au grand livre des délibérés, le verdict est prononcé. Les dés pipés continueront à jouer leur musique de travers, et tu devras l'écouter. Autrefois c'était trop tôt, maintenant c'est trop tard, et puisqu'il n'y a pas de raison, faudra bien t'en faire une. C'est tout.