Tu ne te rends pas compte. J'ai bu la mer, tu sais, je l'ai bue toute entière, avec vagues et marées, hauts et bas fonds, culs-de-basse-fosse, tous les poissons. J'ai bu la baleine et Pinocchio avec, Gepetto et le criquet. J'ai bu la rose des vents, les pirates et les navigateurs solitaires. J'ai bu les plages, le sable, les galets, les falaises. Au dedans remous et marées me nauséent, les vagues noient mes angoisses. La route au large, grand large, et les embruns.

Tu ne te rends pas compte. J'ai dans la gorge le boucan des ouragans, le cri des goélands et le rire de la mouette. J'ai dans la gorge le vent sur la dune et la corne de brume. J'ai dans la bouche le sel des algues en peine et la voix de la petite sirène. Tous les mots de tous les silences, tous les silences du monde. Qu'est-ce que tu sais du silence, toi, de son poids ?

Tu ne te rends pas compte. Je me noie dedans et personne n'y croit, je me perds dans les fonds profonds, les fonds muets, les fonds mouvants. Je rends. Je rends l'âme. Je rends gorge et âme, je rends l'âme au diable, dieu n'y croit pas. A mon âme dieu ne croit, le diable oui. Il prend. Il prend mon âme comme on prend la mer. Je ne vends pas, ni mèche, ni âme, à quiconque. Je donne. Tout. Sans compter et sans discuter, c'est à prendre ou à laisser.

Tu passes de l'autre côté du miroir, ou pas. Tu traverses ou tu restes chez toi. Je ne sais plus bouger, c'est trop lourd, tout ça. Je me rends, à l'évidence, ou aux arrêts, à la rigueur. Je me rends à mes déraisons. Je rends compte. Je raconte. Quand la marée descendra, tu verras. Le miroir, c'est moi.