Regarder passer. Assise au bord regarder passer les fous. Assise au bord du courant, les fous regarder passer. Les pieds dans le courant, nus. Regarder passer la vie. Pensive les pieds nus dans le courant, regarder passer les gens. Les bleus, les rouges, les verts de gris, aigris. Poser sa fatigue au bord du courant, tremper ses pieds au froid dedans. Où courais-tu ? Ou courais-tu ainsi, les yeux fous, de regard hagard en regard hagard ? Gare aux regards. Une larme glisse au fil du courant. Il en faut pour le fil de l'eau, tu vois bien qu'il en faut.

Il en faut pour portée. Le fil du courant comme une portée sous la note, la chanson. La chanson du fou qui se noie. Ça rit les fous, ça rit jaune. Le rire du fou comme une bulle, au dessus du fil comme une note, porté par le courant. Le rire du fou. Tout le silence du monde dans le rire du fou, enfermé dans sa bulle, ni bleu, ni rouge, ni vert, du jaune, surtout pas de gris. Des cris, peut-être. Quand le fou rit on l'enferme, et le fou enferme son rire, on prétend que c'est joli, on prend le fou pour un grelot, on le secoue. A gorge déployée, et à tire larigot, le rire cristallin s'élève au-dessus du courant. Le rire du dément, qui maudit vérité.

Assise au bord du courant, pêcher les rires fous au fond d'un filet à papillon. Les attraper d'un geste net du poignet. Les verser à la défense. Défense d'en rire, le fou est pris, sa voix fêlée file en tintinnabulant, chaque bulle qui éclate, scie ses nerfs, folle alliée. Drôle d'archet, drôle de violon désaccordé, le fou a lié ses mains et vide sa coupe jusqu'hallali. La coupe est pleine de nuit, les fous sont sortis.

Assise au bord de l'eau elle voit danser les bulles, une à une. Chacune fait trois petits sauts et fêle. Une de fendue, dix de retrouvées, dix petites bulles, qui filent et qui fêlent. Dix bulles de plus au fil de l'eau. Les fous sont lâchés, la défense s'est égarée. Le courant glisse. Ophélie s'ennuie. Ophélie se jette. A l'eau. Ophélie au courant regarde passer les narcisses. Narcisse. Narcisse se regarde aux yeux d'Ophélie. Narcisse respire les pieds dans l'eau, Narcisse respire les pieds dans l'eau, Narcisse respire les pieds dans l'eau. Ophélie boit la tasse, et Narcisse trouve ça beau.

C'est fou.