Je suis venue plus nue que nue, j'ai pris ce risque imbécile, de laisser porte ouverte et d'espérer qu'au moins un ou deux m'entendraient. Imbécile, inutile. Le laminoir. Juste le laminoir et vos pas qui s'éloignent et résonnent dans le silence. Vous n'aimez que vous. Tu. Tue. Abandon. Le sol se dérobe, mais n'était-ce pas une illusion, une preuve d'optimisme insensé, que de croire qu'il a jamais été là, qu'il y a jamais eu quoi que ce soit de solide sous mes pas ? La vie est une longue chute dans le temps, une longue absence, une longue apnée, ponctuée d'aspirations chimériques et de déchirures coites.

Ecrasée par le poids de l'univers que je porte au dedans, dans mes flancs de femme inféconde, juste l'attente de ma propre absence. Le seul espoir raisonnable, l'absence à soi, la fin de l'inexistence. La vérité pure du néant. La vie qui n'en a jamais été une, ou si peu, il y a si longtemps, avant que se réveille cette chose qui me fait morte et vivante en même temps. Et je rêve d'ennui, je rêve de banalité, je vois à la fenêtre tous ceux-là, en multitude, et qui ne se lassent pas de tourner les mêmes scènes de leur vie, indéfiniment, de transmettre en lassitude et en chaîne, le gène de la répétition à l'univers. Sans y penser.

Comment font-ils ? Comment font-ils pour ajouter sans haut le cœur un jour à l'autre, comment font-ils pour perpétuer ? Haut les cœurs. Condamnée à l'agonie, passe encore, mais la perpétuité, l'ultime cruauté, la roue qui tourne et écartèle, à jamais, et moi qui voudrais rompre enfin.

Sortir du piège.

Je voudrais croire. Je voudrais croire en Dieu et lui coller sur le dos la souffrance qui me broie sans me briser. C'est son boulot à l'enchristé, un peu plus un peu moins, il n'est pas à ça près, d'ailleurs c'est pour ça qu'on l'a inventé. Non ? Qu'on l'a inventé. Autant dire qu'il n'existe pas. Maudite lucidité, mais qu'on me crève les yeux, et qu'on n'en parle plus. Comment crève-t-on les yeux de l'intérieur ? Devenir aveugle, devenir sourde, devenir comme tout le monde. Rêve de paix. Je vois à ma fenêtre passer les bisounours, et ils se croient malins. Ils ont pris la tangente par le second degré, et ils se croient vivants, et ils se croient sauvés.

Exposer sa souffrance au premier degré et en temps réel, ça ne se fait pas. Je voudrais devenir folle, je vois vos mandibules se repaître de mes tripes, me remâcher en toute inconscience, comme des vaches qui ruminent, mécaniques, sans y penser, sans penser à mal. Dévorée par un monde avide qui se repaît de mes entrailles, chaudes, fumantes, écœurantes. Je ne sais pas comment vous dire d'arrêter. Les herbes folles ne savent pas crier.