Stars et strass à la masse
Par Ginette Fanfiole le lundi 27 avril 2009, 13:30 - Papotis - Lien permanent
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Vous faire le coup de l'indignation, je pourrais bien sûr. Beaux messieurs, belles dames, vous en seriez bien aises, du moment qu'on en parle. Qu'on parle de vous, que vous puissiez rebondir sur votre noblesse de caractère, votre grandeur d'âme. A quand l'opération adoptez un SDF ? Mmmmmmmm ? On ouvrirait des refuges, on les laverait, on les vaccinerait, on les stériliserait. Et on ferait des journées portes ouvertes. C'est pas une bonne idée ?
Mais j'y pense, tu pourrais, toi. Toi qui donnes si généreusement une heure de ta vie oisive et de ta notoriété pour aider, pourquoi t'en prends pas une demi-douzaine sous ton aile protectrice et généreuse ? Ben quoi, je suis sûre que tu as des résidences inoccupées, et qui pourraient abriter les sans et l'Emile, en sang et en mille morceaux. Les sans abri, les sans toit, les sans toi. Sans toi, gentil seigneur, sans toi douce maîtresse. Que seraient-ils sans toi ?
Non, vous voulez donner le corps, vous voulez aller sur le terrain. Allez-y, qu'on voie si vous faites mieux que les anonymes, allez fourrer vos jolis museaux dans la crasse, dans la merde, dans l'immonde, allez donc lever le coude et tailler la bavette avec les sans un rond. Allez-y pour de bon, vous salir les mains, pour de vrai. Quoi, c'est à gerber, oui c'est à gerber, vous croyez qu'ils ne gerbent pas ? Z'avez jamais vu un trottoir sale au petit matin, en allant au chagrin ? J'oubliais, ça va pas travailler au petit jour, les comme vous, ça n'a pas besoin d'enjamber la misère pour aller gagner son pain gris. C'est brioche à tous les petits dej', servis, pas trop tôt ma bonne Séraphine, je suis rentrée tard, ces soirées sont éreintantes.
C'est un peu vite oublier qu'on nous les expose sur les trottoirs pour nous rappeler notre condition, ce serait pas plus dur de les cacher comme on balaie les poussières sous le tapis. Mais si le populo n'est pas tenu, ça déborde, vous savez comment sont ces gens-là. Tu leur donnes ça ils prennent ça. C'est oublier un peu vite la fonction régulatrice de ces affalés mal lavés. Evidemment, il y a la police et la prison pour tenir le prolo en respect, sauf que ça se voit pas. Derrière les murs, il sait pas comment ça marche, le prolo.
Tandis que le clodo qui roupille dans son vomi, là c'est clair, c'est net, le message passe illicco. Marche droit ou on te fout dehors. Evidemment qu'on regarde ailleurs, c'est notre avenir, ça. L'avenir qu'on nous prépare, et c'est pas bien réjouissant. Alors si tu veux bien, jolie madame, on s'offre pendant qu'on peut encore un petit coup de carpe diem en tournant la tête de l'autre côté. Tu dis que ça peut arriver à tout le monde mais tu sais bien que ça ne t'arrivera pas à toi, en tout cas tu le crois. Ça aide à regarder la misère en face, de penser qu'on n'est pas directement concerné.
Les vies des indifférents, les vies des regards détournés, toutes ces vies détournées sur le dos desquelles tu vis, tu y as pensé ? Le réveil qui sonne à six heures, l'éternelle course contre le temps, le RER de six heures vingt-sept, la pointeuse qui te nargue, le patron qui te toise, qui te fait cracher ta sueur jusqu'à la dernière goutte, qui te relâche exsangue, tard le soir, les courses à faire, les mômes à récupérer, la maîtresse qui râle que t'es encore en retard. La maîtresse qui va être en retard pour récupérer les siens. Les ménages, les soupes, les lessives, les vaisselles, l'histoire du soir, les yeux qui se ferment tout seuls, l'épuisement. Et puis la peur. La peur de perdre ça. La peur de la rue. La peur et l'impuissance.
Qu'est-ce que j'y peux, moi, si déjà toi tu ne peux pas plus que de te coller une couverture sur le dos en tendant une sébille ? La charité, c'est l'affaire des riches, c'est vous les riches, c'est ton boulot princesse, tout tourne rond. T'as pas le temps ? T'as ta vie ? C'est vrai, tu fais des trucs importants, toi, la preuve, tu passes à la télé. Moi c'est le jus que j'ai plus. L'espoir non plus. Tu veux qu'on y descende, dans la rue ? Ça vient, doucement, l'exaspération fait des progrès tous les jours. Ça va finir par déferler, tu vas voir. La populace va se rebiffer, parce que c'est comme ça, parce que c'est la vie, parce que c'est pas plus compliqué que ça.
Pas la peine de venir nous foutre à la tronche qu'on est des médiocres, qu'on est des pauvres types, on le sait, ça, on le sait bien, la preuve en est, on fait pas la une des journaux. Quant à vous, Sires mes princes, gentes dames, vous vous croyez quoi avec vos gueules bien pensantes, bien calibrées, bien rabotées ? Vous êtes des pauvres types pareil. Vous verrez bien, quand la colère va se lever, vous serez fétus dans la tourmente, pareil. Et vous ne serez pas épargnés. On n'échappe pas à sa condition, même en se montrant à la télé.
