Dire la vie, je ne saurais pas, je ne vis pas. Dire l'absence, le silence qui bourdonne comme le chat ronfle à mes pieds, mes pas qui résonnent dans le vide, et ma voix en écho. Je peux. Rien d'autre que ma voix. Je suis l'incongrue, l'inattendue, l'inopporturne, l'importune, et j'ai choisi ce chat dont personne ne voulait.

Y a t-il dans ce monde-là une place pour moi ? J'ai cherché, je le jure. A la manière frileuse du chat qui fuit au moindre bruit, se cache, épie, de loin. Je m'étais apprivoisée comme on s'habitue, à contretemps, à contre-pied. Quand je sortais me frotter à vous, comme le chat se frotte à vos jambes pour vous ouvrir son univers, quand je me montrais, vous déversiez sur moi votre fiel. Ridicule, pathétique, dérisoire, le rouge au front, toujours, je me repliais dans mes recoins secrets. Vous vous moquiez comme on jette des pierres aux chats errants, ou pas d'ailleurs.

Vous me poursuiviez comme on leur attache une casserole à la queue. Je me suis débattue, je me suis ensauvée, comme mon chat, un jour que je l'avais attaché pour qu'il ne se perde pas dans un ailleurs inconnu, comme mon chat échappé, affolé par sa laisse, courant en tous sens, et qui ne s'est calmé que quand j'ai rattrapé la lanière de cuir. Je l'ai tiré à l'intérieur, fumant, écumant et crachant, il lui a fallu de longues minutes pour s'apaiser, et à moi longtemps de patience pour pouvoir l'approcher sans être mordue ni griffée, et lui enlever cette foutue laisse. Plus longtemps encore pour le convaincre de sortir du recoin obscur où il s'était abrité. Une éternité pour qu'il revienne sauter sur mes genoux, exiger d'un miaulement impérieux une caresse et piétiner mon clavier sans gêne et sans façon.

Laissez-moi ? Oui, laissez-moi, vous m'effrayez. Mais délaissez-moi, d'abord. Et puis non, ce ne sera pas nécessaire, j'ai rongé patiemment mes entraves. Le collier, ma foi je m'y suis faite. Ce qui ne me lâche pas, c'est cette peur incontrôlable, incompressible, la même que celle du chat, crachant mille injures à la porte à chaque fois qu'elle s'ouvre, et qui n'a pas essayé de sortir à nouveau.

Je suis le chat à la fenêtre, je considère le monde, de loin, je ne tente plus de sortie, ou d'entrée, c'est selon. Ou quand personne ne regarde, ou à la nuit, ou sous mon masque, toujours frémissante, toujours prête à m'esquiver, toujours sur le qui-vive. Toujours la peur au ventre. Je suis le chat à la fenêtre, je vous observe. Les dieux fassent que vous ne me remarquiez pas.

Parfois quelqu'un me voit, et ça m'étonne toujours. Je laisse venir, tapie dans ma retraite, tant qu'on n'essaie pas de me toucher, je ne griffe ni ne mords. J'attends, les yeux mi-clos, j'ai la patience des chats. J'attends le premier coup de patte, le premier coup de griffe. Je n'attends que ça. C'est à dire que je n'attends rien d'autre. C'est à dire que je n'attends rien de mieux. Vous me faites peur, c'est tout.

Les humains ne sont pas patients, on arrive rarement au premier coup. Les humains passent, indifférents. Les humains ne savent rien des félins, de la faim qui me torture et de l'espoir qui m'a quittée. Heureusement il y a le chat.