Monsieur le sinistre du désespoir, vous n'y pensez pas ? Vous n'allez pas faire ça ? C'est inhumain. Vous savez bien que si vous leur laissez la tête hors de l'eau, même une seconde, même trois fois rien, ils vont en profiter pour respirer. Qui sait ce qu'il vont faire de cet oxygène ?

Comment ? Travailler ? Un esclave doit respirer pour travailler ? Mais non, monsieur le sinistre, mais pas du tout, ça n'est absolument pas nécessaire. Si vous les laissez respirer, ils vont reprendre espoir, voyons, vous n'êtes pas raisonnable. Ça a la vie chevillée au corps ces bestiaux-là.

Comment ? Ils vont finir par en crever ? Mais nous mourrons tous un jour ou l'autre monsieur le sinistre. Ne prenez pas cet air-là, je n'ai pas dit d'un jour à l'autre, tout de même. Allons, pas de sensiblerie déplacée je vous prie, vous n'êtes pas à la télévision.  C'est de l'avenir de la Rance qu'il s'agit.

Maintenez-leur la tête dans l'eau, et fermement avec ça. Oui, je sais, au début ils battent des pieds, ils se débattent même un peu. Ils deviennent vite dociles, vous le savez. C'est fort comme le Turc, c'est doux comme l'agneau. Ils le sont parfois, d'ailleurs, ils ont la tête à ça. Forts, c'est entendu, turcs aussi. Vous ne saviez pas ? Peu importe, ne cédez rien, ils ne résisteront pas longtemps. Promettez tout ce que vous voudrez, tout ce qu'ils demanderont. Ne lâchez rien.

Quoi ils vont en crever, encore ? Bien sûr qu'ils vont en crever, et alors. Vous en avez mis au frais dans vos geôles, non ? Vous les affamez un peu, comme je vous l'ai conseillé ? Puisque nous avons de la main d'oeuvre de rechange, à quoi bon économiser celle-là ? Qu'ils crèvent. La populace épuise nos ressources, je ne vous apprends rien. Ils sont trop nombreux, nous n'avons pas besoin de tant de monde, la planète ne peut plus les nourrir. Qu'ils crèvent.

Soyez raisonnable, monsieur le sinistre, vous voulez conserver votre jet privé ? vos vacances de luxe ? vos montres suisses ? Et votre dame, vous la préférez comment ? Embijoutée et haute coututée, au propre comme au figuré, retouchée au scapel, retaillée à vos mesures, maquillée à votre courte vue,  il me semblait bien. Coiffée par un artiste plutôt que par un merlan, servie plutôt que bobonne.

N'oubliez pas qu'il n'y a pas loin de la bobonne à la bonbonne. Voulez-vous descendre aussi bas ? C'est eux ou vous. Plus précisément, c'est eux avec vous ou eux sans vous. Vous voulez continuer à respirer ? Desserrer votre cravate ne suffira pas, il faut être raisonnable monsieur le sinistre. Collaborer, avec nous, ou coopérer, avec eux, vous n'avez pas d'autre choix.

Où vous devez signer ? A la bonne heure, votre circonspection vous mènera loin, je reconnais bien là votre sens des réalités. Tenez, prenez donc mon stylo, je vous l'offre.