Le temps n'est pas raisonnable, c'est certain. Le temps, le temps infiniment, encore et toujours. Le temps, ni plus ni moins. Rien de plus, rien d'autre. Dont je ne sais que foutre et qui ne m'use même pas. Les carottes ont beau être cuites et archi cuites, la plaisanterie éculée comme jamais, à moins que comme toujours ? Le temps s'ajoute au temps et je suis toujours là. Utile figurez-vous, utile. Aux autres, il paraît. S'ils savaient. S'ils savaient comme je me fous, d'être utile.

Paraît que j'aime ce que je fais, paraît même que ça se voit. A moi, ça me sert à quoi ? Evidemment que jour après jour je m'améliore, à force de chaque jour me lever pour faire, pas la même chose, mais le même travail. A moi ça apporte quoi, que Bérénice aime venir me voir et que Jean-Pascal ne jure que par moi. L'an prochain, l'an prochain, il y en aura une autre, peut-être même un autre. Dans six mois ils auront tout oublié de moi, et c'est justice, moi d'eux.

J'aime pas. J'aime pas ce que je fais, je suis fatiguée. J'en ai marre des sangsues, je voudrais vivre juste pour moi. Vrai de vrai, je voudrais bien savoir, des fois, ce que ça fait de naître avec une cuiller d'argent dans la bouche. Me semble que je me poserais pas toutes ces questions là. Me semble que je me foutrais pas mal de Charlotte, Tom et Lola. Je crois même que je me passerais facilement d'eux, que je les oublierais dès demain si je gagnais le gros lot.

La vérité vraie, c'est que je me fais chier, toute seule, à l'isolement depuis toujours. La première chose dont j'ai eu conscience, et j'en ai un souvenir si précis, encore, même si la petite fille n'avait pas encore fait le tour de la question. La première chose dont j'ai eu conscience, c'est ma différence. Moi, grande, blonde, française pure souche et pur porc. On me l'a toujours fait sentir, que j'étais pas d'ici, que j'étais pas pareille, on me l'a injecté sous la peau, allez vous étonner que je me sois mise en bulle. Pas maso, non plus.

Vous dites que vous comprenez, vous ne comprenez rien, vous dites que vous savez, mais je vous vois, je vois bien, que vous, vous êtes vivants. Je vois bien que vous n'avez pas été mis comme je le suis à l'isolement. Vous êtes, nom de dieu, vous êtes. Vous êtes et pas moi. Qui ne rêve que de ne plus être. Etre ET ne pas être. Il l'avait pas vue venir, celle-là, le brave Will, c'est pourtant là qu'elle est la vraie douleur, la vraie souffrance. Tout voir, tout savoir, ne rien pouvoir.

J'aurais bien aimé, exister aussi. J'aurais bien voulu. Etre du même côté du miroir, rencontrer des gens, pour de vrai, leur parler. Les entendre. Vous ne m'entendez guère, mais qu'est-ce que vous y pouvez. Je ne vous entends pas. Je ne vous comprends pas. Je ne sais rien de vous, comme vous ne savez rien de moi, mais qu'est-ce que ça peut faire, qu'est-ce que ça peut vous faire. Il y a tous les autres, tous pareils, pareils à vous, quel besoin avez avez-vous de savoir ce que je suis. Quel besoin avez-vous de savoir que je suis ?

Quel besoin avez-vous de savoir que je ne suis pas ? Vous vous en foutez, bien sûr. Vous avez tellement raison.