Tant de façons de se laisser aller, tant de manières de l'appeler. L'intoxication à la petite semaine, l'étouffade minimale, l'endormissement au froid, la noyade en eaux vives, ce ne sont pas les chutes qui manquent. Tellement de chemins et toujours la même arrivée. Quelle importance ? Il y a bien longtemps que j'ai entamé ma glissade indifférente sur le toboggan du silence. Quelle importance le chemin que je prends. Quelle importance, quel risque, nous sommes déjà morts, toi, moi, eux, tous morts. La vie continue sans nous, la terre nous oublie déjà, avant même que d'avoir d'une ruade éjecté l'animal fou qui s'obstine à l'épuiser.

Bientôt nous aurons absorbé les derniers reliefs de la gargantuesque dînette. Bientôt il n'y aura plus rien, que nos propres os à sucer, et la nature reprendra ses droits. Des mouches grasses et gourmandes sur nos grasses dépouilles, sans doute, et la Terre continuera à tourner, comme jamais, comme toujours, l'univers avec ou sans hommes, grands ou petits, quelle importance ? Tout le monde sur un pied d'égalité, tiens, parce qu'elle existe, l'égalité. Tu finiras cadavre, comme moi, comme tout ce qui est vivant, et peut-être bien que ça te fait plus peur qu'à moi.

De quoi veux-tu que j'aie peur ? Sinon de savoir que ce semblant de vie va continuer, pareil, à s'allonger, à ajouter un jour à l'autre, sans intérêt. De quoi veux-tu que j'aie peur ? D'aller me vautrer dans le caniveau ? Qu'est-ce qui est plus effrayant que cette course à l'absurde, le toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus fort. Qu'est-ce qui est plus effrayant que la vie des gens raisonnables ?

Ce qui me fait peur, c'est de ne pas être capable de tirer le signal d'alarme, pas être capable d'arrêter le train. Ce qui me fait peur c'est de durer, la fin n'est pas triste, pas gaie non plus, et puisqu'il faut bien admettre que l'univers existe, puisque je suis là, et que ce n'est pas moi qui l'ai créé, puisque rien ne se perd, la sortie ne peut pas être un égarement. Tout au plus une éventualité toujours d'actualité. Pour le coup, une assurance, une évidence. Un peu plus tôt, un peu plus tard, tout le monde connaît le destin de chacun.

Reste à séduire Charon, amadouer Cerbère, prendre place chez les ombres. Assise pieds pendants dans les eaux sombres, faire ricocher, ricochet, d'un bord à l'autre, à la surface du Styx. Faire traverser d'abord ses idées sombres, et garder les autres pour l'éternité.

J'attends.