Au fil du courant
Par Ginette Fanfiole le mercredi 8 avril 2009, 10:46 - Narcisse en abîme - Lien permanent

Je sais pas. Où ça s'en va je sais pas. Ça part dans une direction, tu crois tenir ferme la barre, tu as tout bien préparé, sextant, point, gouvernail, et la voile au vent. C'est compter sans le courant. Le courant ça t'emmène, tu sais pas où. Tu commences ici, tu vises bien bien ton but, tu arrives ailleurs. Comment ça c'est fait, t'en sais rien. T'avais tout bien calculé, pourtant, la carte déployée et les étoiles bien épinglées à leur exacte place, tu pouvais pas te tromper, tu pouvais pas. Une chose est sûre, tu t'es pas trompé.
Ce qu'il y a c'est que tu maîtrises pas. T'as beau, t'as beau, prévoir, observer les planètes, calculer l'horoscope et la vitesse du vent, lire le chemin de ta bulle dans ta boule de cristal, c'est pas toi qui décides. Tu fais semblant d'y croire, mais au fond tu sais bien, ce qui décide c'est le courant. Courant d'eau, courant d'air, courants chauds ou froids, voie d'eau à la croisée des icebergs. C'est long de faire fondre un iceberg, tu as un tantinet présumé de tes forces, là, tu crois pas ? Tu te gèles, trempé sur la banquise, les pieds dans l'eau, et des bottes de glace qui t'entraînent par le fond.
Allez, laisse aller. Détache-toi. Laisse-toi entraîner, laisse-toi couler. Laisse-toi endormir. Les temps sont durs ? Lâche tout. Aspire. Aspire un grand coup les eaux froides des bas-fonds, inspire loin, bien au fond des poumons. T'as pas le choix, toute façon faut que tu respires, alors l'eau pure et glacée des fonds arctiques c'est pas pire que l'atmosphère pestilentielle du monde civilisé.
Monde, civilisé, si vil, usé, et toi avec. Tu te crois jeune, hein, tu te crois moderne, d'ailleurs, toutes les générations se croient modernes. Jusqu'à l'arrivée de la suivante. L'avantage de la tienne, sur ce point, c'est qu'en faisant un petit effort elle pourrait bien être la dernière, l'ultime, et effectivement, la plus moderne de tous les temps. Enfin, jusqu'à découverte d'un nouveau monde, ailleurs. Parce qu'ici, c'est déjà le domaine des archéologues, il n'y a plus que du mécanisme. Et moi qui coule, qui me noie, pour rester en vie. Tu te crois jeune, tu te crois plus jeune, mais c'est toi le plus vieux, à pas grand chose c'est toi. On naît vieux comme le monde, c'est comme ça, et le poids de tout ce qui nous relie à nos antécédents. Le poids de tous les mensonges antérieurs.
On a les mêmes. Toi, moi, lui, le chat, la mouche qui vole, la crotte du chien, tous la même origine, le même point lointain, la même énergie, la même expansion. Le même courant, explosif. Tu crois que ça se maîtrise, ça, que ça s'oriente ? Foutaise. Infiniment petit tu es, nous sommes, on en vient et on y retourne. Jardin d'Eden, qu'ils disent, jardin. Jardin. Tu crois pas que c'est le hasard, quand même, que ce soit justement ce mot là. Comment ça je l'ai déjà dit ? Comment ça j'ai déjà fait le coup de la graine et du jardinier ? Faut croire que j'avais oublié, je suis comme ça, moi, j'y pense et puis j'oublie.
Pour vivre heureux vivons cachés ? Pour vivre vivons cachés, plutôt, dit-elle en s'exhibant et en se désolant que si peu de voyeurs s'arrêtent à la regarder. Paradoxe ? Incohérence ? Contradiction ? Geôle inexpugnable de l'humaine condition ? Sans échappatoire possible ? Pour vivre heureux vivons couchés. Isolés et reliés, bavards et silencieux. Peut-être que c'est ça écrire, juste ça, préserver le silence, jusque dans le langage. Parfois il lui semble que le silence est essentiel, elle qui parle tant pour ne rien dire. On ne parle pas pour dire.
On parle pour communiquer, pour apaiser la faim sociale de l'humaine condition. Pour que tu soit je. Pour que je soit tu. S'imposer ou se taire, c'est le jeu. Préserver sa place, son petit coin de silence, on parle pour pouvoir se taire. On parle pour l'incohérence du propos, il faut toujours une marge d'incompréhensible, pour avoir l'air intelligent. Toujours laisser planer l'ombre du doute, pour dominer. Dans le discours le plus limpide, il plane, protecteur. Protecteur de celui qui parle bien sûr. Pour qu'on lui foute la paix.
On écrit pour dire. Pour échanger. Pour comprendre. Pour savoir. On écrit pour ne plus se taire. Ne plus se taire et préserver le silence. On écrit pour ne plus communiquer. La parole, le langage, c'est peut-être ce qui commence au-delà de la communication. On écrit comme on plonge, pour ne plus subir le courant. Jusqu'à ce qu'une vague nous ramène en surface. La mer, qu'il disait l'autre, toujours recommencée. La mer évidemment. Quoi d'autre ?
Commentaires
...ben, l'estran, magique comme une traînée que laisserait un coffre au trésor, percé ;-))
C'est magique aussi, ceux (celles) qui savent écrire ... ça permet aux autres de s'y lire ....entre les fils en courant ...